đȘ¶ NOTE LIMINAIRE
Dans le premier volet de ce triptyque, Avant de travailler, veuillez patienterâŠ, je racontais le parcours dâobstacles prĂ©cĂ©dant le premier euro : ancienne entreprise ressuscitĂ©e par les registres, guichet unique, identitĂ© numĂ©rique, signature Ă©lectronique, justificatifs, validations et dĂ©penses engagĂ©es avant mĂȘme dâavoir commencĂ© Ă travailler.
Depuis, les choses ont avancé.
Enfin, administrativement parlant.
Jâattends dĂ©sormais le numĂ©ro qui me permettra de crĂ©er mon compte URSSAF et de poursuivre le dĂ©marrage effectif de mon activitĂ©.
Délai annoncé : quatre à dix semaines.
Avant de travailler, veuillez patienterâŠ, Ă©crivais-je.
Je confirme.
Mais pendant que mon dossier poursuit paisiblement son existence administrative, jâai continuĂ© Ă prĂ©parer la mienne.
Car pour livrer des repas, il faut un détail assez trivial : pouvoir les transporter.
Jâavais anticipĂ© cette difficultĂ©.
Jâavais achetĂ© un scooter Ă©lectrique Yamaha NEOâS 50cc dâoccasion, Ă©quipĂ© de deux batteries. Un vĂ©hicule silencieux, Ă©conomique Ă lâusage, adaptĂ© aux dĂ©placements urbains et suffisamment autonome pour assurer mes crĂ©neaux de livraison.
1 500 euros investis dans ce qui devait devenir un outil de travail.
Le choix me paraissait rationnel.
Pour effectuer plusieurs livraisons, transporter un sac chargĂ© et parcourir la ville pendant plusieurs heures, un scooter Ă©lectrique semblait mĂȘme plus adaptĂ© quâun vĂ©lo.
Jâavais simplement oubliĂ© un dĂ©tail.
En France, choisir son outil de travail ne consiste pas uniquement Ă se demander sâil permet de faire le travail.
Il faut Ă©galement se demander ce que la rĂ©glementation pense de lâoutil.
Et câest ainsi quâen cherchant Ă exercer lĂ©galement une activitĂ© aussi extraordinaire que transporter un repas dâun restaurant jusquâau domicile dâun client, jâai dĂ©couvert quâun changement de vĂ©hicule pouvait modifier considĂ©rablement les conditions permettant de le faire.
Le repas, lui, ne change pas.
Le restaurant non plus.
Le client attend toujours Ă la mĂȘme adresse.
La route reste exactement la mĂȘme.
Mais selon que le sac voyage sur un scooter ou sur un vélo à assistance électrique, le cadre applicable, lui, peut changer de paysage.
Jâavais donc achetĂ© un scooter pour travailler.
Aujourdâhui, jâenvisage de le revendre, ainsi que ma trottinette, pour financer lâachat dâun vĂ©lo Ă©lectrique.
Non parce que le scooter serait incapable dâeffectuer les livraisons.
PrĂ©cisĂ©ment parce quâil en est capable.
Mais parce que, pour une petite activitĂ© comme la mienne, le vĂ©lo pourrait ĂȘtre le chemin rĂ©glementaire le plus praticable.
Ce deuxiĂšme volet sera donc consacrĂ© Ă une question beaucoup plus vaste quâun simple choix entre deux roues et deux autres roues :
que se passe-t-il lorsque la rĂ©glementation finit par dĂ©terminer lâoutil avec lequel il devient raisonnable de travailler ?
Dans le premier Ă©pisode, jâattendais de pouvoir commencer.
Dans celui-ci, je suis équipée.
Il ne reste plus quâĂ vĂ©rifier si jâai eu la bonne idĂ©e de lâĂȘtre.
Spoiler : jâaurais peut-ĂȘtre dĂ» deviner quâil fallait acheter un vĂ©lo.
I. JâAVAIS POURTANT ACHETĂ UN OUTIL DE TRAVAIL
Commençons par une précision.
Je nâai pas achetĂ© un scooter Ă©lectrique sur un coup de tĂȘte.
Je lâai achetĂ© pour travailler.
Lorsque jâai commencĂ© Ă prĂ©parer mon activitĂ© de livraison, il fallait choisir un moyen de transport adaptĂ©. La question semblait assez simple : avec quoi peut-on parcourir plusieurs kilomĂštres en ville, enchaĂźner les courses, transporter un sac chargĂ© et recommencer pendant plusieurs heures sans transformer chaque journĂ©e de travail en Ă©tape de montagne ?
Le scooter avait quelques arguments.
Le mien est électrique.
Un Yamaha NEOâS Ă©quipĂ© de deux batteries.
Pas dâessence Ă acheter, un coĂ»t dâutilisation rĂ©duit, un vĂ©hicule adaptĂ© Ă la circulation urbaine et surtout la possibilitĂ© dâenchaĂźner les dĂ©placements sans que mon Ă©nergie physique devienne elle-mĂȘme une variable Ă©conomique.
Car lorsquâon travaille avec un vĂ©hicule, la question nâest pas seulement de savoir sâil avance.
Il faut savoir combien de temps on peut travailler avec.
Un vélo électrique aurait également pu convenir.
Mais Ă budget comparable, le scooter me paraissait offrir un outil particuliĂšrement adaptĂ© Ă lâusage envisagĂ© : rapide en ville, peu fatigant, capable de transporter mon Ă©quipement et immĂ©diatement utilisable pour dâautres dĂ©placements lorsque je ne travaille pas.
Puis il a fallu préparer le reste.
Le casque.
Les équipements de sécurité.
Le support pour le téléphone.
Le matériel permettant de rester joignable.
Le sac de livraison.
Les accessoires nécessaires à une activité qui, vue depuis le canapé du client, consiste essentiellement à regarder un petit point se déplacer sur une carte.
Tout cela avait une logique.
Je ne dépensais pas pour contourner une difficulté administrative.
Jâinvestissais dans un outil de production.
Le principe mĂȘme de lâentrepreneuriat.
On engage du capital aujourdâhui dans lâespoir de produire du revenu demain.
Et, techniquement, mon scooter Ă©tait parfaitement capable dâaccomplir la mission pour laquelle je lâavais achetĂ©.
Il pouvait transporter les repas.
Il pouvait parcourir les distances nécessaires.
Il pouvait enchaĂźner les courses.
Il pouvait me permettre de travailler sans ajouter plusieurs heures dâeffort physique aux activitĂ©s sportives que je pratique dĂ©jĂ .
Bref, il savait faire son métier.
Restait Ă savoir si jâavais le droit de lui faire faire.
Câest en poursuivant mes inscriptions et en vĂ©rifiant les conditions nĂ©cessaires pour exercer correctement que le problĂšme est apparu.
Car il existe une diffĂ©rence considĂ©rable entre deux questions qui, jusque-lĂ , mâavaient semblĂ© presque identiques :
Quel véhicule est le plus adapté pour effectuer des livraisons ?
Et :
Avec quel vĂ©hicule est-il le plus simple dâexercer lĂ©galement une activitĂ© de livraison ?
Je pensais avoir répondu à la premiÚre.
Jâallais dĂ©couvrir que jâaurais peut-ĂȘtre dĂ» commencer par la seconde.
Le plus ironique est que je nâavais pas cherchĂ© Ă Ă©conomiser sur mon outil de travail.
Je nâavais pas bricolĂ© une solution improvisĂ©e en espĂ©rant quâelle passe entre les mailles du filet.
Jâavais prĂ©cisĂ©ment fait ce que lâon recommande Ă quelquâun qui veut crĂ©er son activitĂ© : anticiper, investir, sâĂ©quiper correctement et choisir un matĂ©riel adaptĂ©.
Câest aprĂšs avoir investi que jâai dĂ©couvert que la meilleure solution technique nâĂ©tait pas nĂ©cessairement la solution rĂ©glementaire la plus simple.
Le scooter nâavait pas changĂ©.
Mon projet non plus.
Ce qui avait changĂ©, câĂ©tait ma connaissance des rĂšgles.
Et une rĂ©glementation que lâon dĂ©couvre aprĂšs un investissement possĂšde une particularitĂ© assez dĂ©sagrĂ©able :
elle ne rembourse pas le matériel.
Duchesse observe :
« Un bon outil de travail est celui qui permet de travailler. En France, pensez Ă©galement Ă vĂ©rifier la dĂ©finition de âpermetâ. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
Le scooter Ă©tait prĂȘt. Il ne lui manquait quâune carriĂšre administrative.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
II. MĂME PIZZA, AUTRE VĂHICULE
Câest en vĂ©rifiant les conditions dans lesquelles je pouvais utiliser mon scooter pour mes livraisons que jâai dĂ©couvert une curiositĂ© administrative dont la France a le secret.
Je pensais exercer une activité de livraison de repas.
La réglementation, elle, peut y voir du transport public routier de marchandises.
La nuance a son importance.
Le ministÚre chargé des Transports précise que les entreprises effectuant du transport public routier de marchandises avec des véhicules motorisés sont soumises à une réglementation spécifique. Celle-ci concerne également les véhicules de moins de quatre roues, quel que soit leur tonnage.
Autrement dit, mon petit scooter Ă©lectrique 50 cc nâest pas trop petit pour intĂ©resser le droit.
Il possĂšde prĂ©cisĂ©ment assez de moteur pour lâintĂ©resser.
LâaccĂšs Ă cette profession suppose notamment de satisfaire Ă diffĂ©rentes conditions, parmi lesquelles figurent la capacitĂ© professionnelle et la capacitĂ© financiĂšre, puis dâobtenir une autorisation dâexercer et une licence de transport.
Tout cela pour transporter, dans mon cas, essentiellement des burgers et des pizzas.
On pourrait penser que la taille du vĂ©hicule, la puissance de son moteur ou la quantitĂ© de marchandises transportĂ©es permettraient dâĂ©chapper Ă ce dispositif.
Pas vraiment.
Un scooter reste un véhicule motorisé.
En revanche, il suffit de remplacer mon scooter électrique par un vélo à assistance électrique pour que le paysage change.
Le ministĂšre le prĂ©cise lui-mĂȘme : un VAE nâest pas considĂ©rĂ© comme un vĂ©hicule motorisĂ© au sens de cette rĂ©glementation. Une entreprise qui utilise uniquement ce type de vĂ©hicule nâa donc pas Ă ĂȘtre inscrite au registre des entreprises de transport Ă ce titre.
Résumons.
Je prends un repas au restaurant.
Je le place dans mon sac.
Je parcours quelques kilomĂštres.
Je le remets au client.
Avec mon scooter Ă©lectrique, jâutilise un vĂ©hicule motorisĂ© et peux entrer dans le rĂ©gime du transport routier de marchandises.
Avec un vĂ©lo Ă©lectrique, jâeffectue matĂ©riellement la mĂȘme prestation, mais je sors de ce rĂ©gime.
MĂȘme sac. MĂȘme repas. MĂȘme restaurant. MĂȘme client. MĂȘme trajet.
Autre véhicule.
Autres obligations.
Jusque-lĂ , on pourra toujours me rĂ©pondre que nul nâest censĂ© ignorer la loi.
Certes.
Encore faudrait-il que le chemin conduisant jusquâĂ elle soit un peu mieux balisĂ©.
Car lorsque jâai effectuĂ© les dĂ©marches dâimmatriculation de mon scooter et de mon entreprise en prĂ©cisant quâils Ă©taient destinĂ©s Ă la livraison, rien ne mâa alertĂ©e sur lâexistence de ces obligations particuliĂšres.
Jâai donc achetĂ© mon vĂ©hicule.
Je lâai immatriculĂ©.
Je lâai assurĂ©.
Je lâai Ă©quipĂ©.
Jâai prĂ©parĂ© mon activitĂ©.
Et rien, dans ce parcours, ne mâa conduite naturellement Ă comprendre quâen transportant le repas dâun tiers contre rĂ©munĂ©ration avec ce vĂ©hicule, je pouvais entrer dans une rĂ©glementation professionnelle supplĂ©mentaire.
Il a fallu que jâaille chercher moi-mĂȘme lâinformation.
Le contraste est dâautant plus Ă©tonnant que, lorsque je commande moi-mĂȘme un repas, les livreurs qui arrivent chez moi sont Ă scooter.
Câest ce que jâobserve.
Je serais Ă©videmment incapable de dire quelle est la situation administrative de chacun dâentre eux. Certains disposent peut-ĂȘtre de toutes les autorisations nĂ©cessaires. Certains exercent peut-ĂȘtre dans un cadre juridique diffĂ©rent. Je nâai ni leurs dossiers ni vocation Ă contrĂŽler leurs licences entre le portail et mon dĂźner.
Mais pour quelquâun qui envisage de commencer cette activitĂ©, le message envoyĂ© par la rĂ©alitĂ© quotidienne paraĂźt assez simple :
on livre des repas en scooter.
On le voit dans les rues.
On le voit dans les vidéos Youtube.
On le voit devant les restaurants.
On le voit lorsque la commande arrive chez soi.
On peut acheter un scooter dans ce but, effectuer les dĂ©marches nĂ©cessaires Ă sa circulation et ne dĂ©couvrir quâensuite que la nature professionnelle de ce que lâon transporte peut faire apparaĂźtre un autre Ă©tage rĂ©glementaire.
Câest lĂ que la question devient intĂ©ressante.
Car deux attitudes sont alors possibles.
La premiĂšre consiste Ă regarder ce qui se pratique autour de soi et Ă ne pas poser davantage de questions.
La seconde consiste Ă chercher prĂ©cisĂ©ment ce que dit la rĂ©glementation afin dâĂȘtre certaine de travailler en conformitĂ© avec elle.
Jâai eu lâidĂ©e saugrenue de choisir la seconde.
Et maintenant que je sais, je ne peux évidemment plus faire comme si je ne savais pas.
Le paradoxe devient encore plus savoureux lorsquâon compare ma situation Ă celle dâun restaurant qui organise lui-mĂȘme certaines livraisons.
Le droit distingue en effet le transport public routier de marchandises, lorsque le dĂ©placement de la marchandise constitue la prestation fournie Ă un tiers, du transport pour compte propre, lorsque le transport intervient dans le cadre de lâactivitĂ© de lâentreprise pour ses propres marchandises.
VoilĂ donc notre pizza repartie pour un tour.
Je peux livrer une pizza en scooter pour le compte dâun commerçant dont je serais salariĂ©e, mais je ne peux livrer cette mĂȘme pizza avec ce mĂȘme scooter pour le mĂȘme commerçant en Ă©tant Ă mon compte.
Et pourtant, selon qui la transporte, pour le compte de qui et dans quel cadre, les obligations ne sont pas nĂ©cessairement les mĂȘmes.
Ce qui est juridiquement explicable devient assez spectaculaire vu depuis la boĂźte Ă pizza.
Et surtout lorsquâon souhaite simplement exercer une petite activitĂ© complĂ©mentaire de livraison.
Car mon objectif nâest pas de crĂ©er une entreprise de transport avec une flotte de vĂ©hicules, un dĂ©pĂŽt et des chauffeurs.
Je veux transporter quelques repas pendant quelques heures afin de générer un revenu complémentaire.
Or, pour Ă©viter dâajouter Ă cette petite activitĂ© les obligations attachĂ©es au transport routier motorisĂ©, une solution apparaĂźt soudain dâune simplicitĂ© remarquable :
revendre le scooter Ă©lectrique que jâai achetĂ© pour livrer et acheter un vĂ©lo Ă©lectrique pour livrer.
Le travail ne changera pas.
Le sac ne changera pas.
Les restaurants ne changeront pas.
Les clients non plus.
Seul changera le véhicule placé sous mes fesses.
Et avec lui, une partie du droit placĂ© au-dessus de ma tĂȘte.
Je pourrais bien sûr choisir une autre solution : continuer avec mon scooter et accomplir les démarches supplémentaires nécessaires.
Pour cela je dois passer une capacitĂ© de 105 heures dont 3 heures dâexamen, payĂ©e Ă mes frais (environ 1600 euros) auprĂšs dâun organisme agréé, pour simplement livrer des burgers et des pizzas. Comme pour un BNSSA...
Je pourrais également décider de faire ce que la banalité apparente de la livraison en scooter pourrait inciter à faire : ne pas trop regarder derriÚre le rideau.
Mais puisque mon objectif est prĂ©cisĂ©ment de crĂ©er une activitĂ© dĂ©clarĂ©e et dâexercer en conformitĂ© avec la lĂ©gislation, je prĂ©fĂšre modifier mon outil de travail plutĂŽt que jouer Ă cache-cache avec elle.
Ce qui conduit Ă une conclusion assez extraordinaire :
jâai achetĂ© un scooter parce quâil me semblait ĂȘtre le meilleur outil pour travailler.
Je vais peut-ĂȘtre devoir le revendre parce que je veux travailler dans les rĂšgles.
Duchesse remarque :
« En France, mĂȘme une pizza peut changer de rĂ©gime juridique pendant quâelle refroidit. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
MĂȘme restaurant, mĂȘme client, mĂȘme dĂźner. Pour le reste, veuillez consulter la rĂ©glementation applicable.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
III. POUR TRAVAILLER LĂGALEMENT, JE VAIS DONC PĂDALER
Une fois la rÚgle découverte, il reste généralement une étape assez peu juridique :
prendre une décision.
Je pourrais conserver mon scooter.
AprĂšs tout, je lâai achetĂ© pour travailler et il est parfaitement capable de le faire.
Il faudrait alors adapter mon activité au cadre réglementaire applicable au transport routier motorisé, accomplir les démarches correspondantes et assumer les obligations qui en découlent.
Câest possible.
Mais est-ce raisonnable pour mon projet ?
Je ne cherche pas à créer une entreprise de transport.
Je ne prévois ni flotte de véhicules, ni salariés, ni entrepÎt.
Je veux simplement effectuer quelques heures de livraison afin de générer un revenu complémentaire.
Un job étudiant, en somme.
Il existe heureusement une autre solution.
Elle possĂšde deux roues.
Un moteur.
Une batterie.
Elle peut transporter exactement le mĂȘme sac.
Elle peut emprunter exactement les mĂȘmes rues.
Le vélo à assistance électrique.
Et ses deux pédales changent beaucoup de choses.
Mon problĂšme nâest donc plus vraiment de savoir quel vĂ©hicule est techniquement le plus adaptĂ© Ă la livraison.
Jâavais dĂ©jĂ rĂ©pondu Ă cette question en achetant mon scooter.
Il est dĂ©sormais de dĂ©terminer quel vĂ©hicule est suffisamment adaptĂ© au travail tout en restant proportionnĂ© Ă la taille de mon activitĂ© et aux obligations qui lâaccompagnent.
Et le résultat est assez ironique.
Jâavais le choix entre un scooter Ă©lectrique et un vĂ©lo Ă©lectrique.
Les deux représentaient un investissement comparable.
Jâai choisi le scooter parce quâil me semblait constituer le meilleur outil de travail.
Moins de fatigue.
Une autonomie importante grĂące Ă ses deux batteries.
Une vitesse adaptée aux déplacements urbains.
La possibilitĂ© dâenchaĂźner les livraisons sans transformer mes jambes en consommable professionnel.
Bref, jâavais choisi mon vĂ©hicule selon des critĂšres assez extravagants :
les besoins du travail.
Quelques semaines plus tard, jâenvisage donc de faire exactement le chemin inverse.
Revendre mon scooter.
Revendre Ă©galement ma trottinette, qui nâest pas reconnue par les plateformes de livraison.
Utiliser lâargent rĂ©cupĂ©rĂ© pour acheter un VAE.
Puis Ă©quiper ce nouveau vĂ©hicule pour lâactivitĂ© que jâavais dĂ©jĂ Ă©quipĂ©e une premiĂšre fois.
Tout cela pour revenir au point de départ :
livrer des repas.
Ce changement nâaugmentera pas mon chiffre dâaffaires.
Il ne créera pas davantage de clients.
Il ne rendra pas les restaurants plus nombreux.
Il ne fera pas apparaĂźtre de nouvelles commandes sur les plateformes.
Il ne modifiera mĂȘme pas la prestation que recevra le client.
Il modifiera simplement les conditions dans lesquelles je pourrai lâeffectuer en restant dans un cadre rĂ©glementaire proportionnĂ© Ă ma petite activitĂ©.
Voilà comment une réglementation influence une décision économique trÚs concrÚte.
Je disposais dâun capital limitĂ©.
Jâen ai consacrĂ© une partie Ă un outil de production.
Cet outil fonctionne.
Il répond à mon besoin.
Mais la rĂ©glementation attachĂ©e Ă son utilisation professionnelle peut rendre Ă©conomiquement plus rationnel de mâen sĂ©parer pour acheter un autre outil, non parce que celui-ci travaillerait mieux, mais parce quâil sera plus simple Ă faire travailler lĂ©galement.
Le dĂ©tail mĂ©rite quâon sây arrĂȘte.
On parle souvent de rĂ©glementation comme de quelque chose dâabstrait.
Un texte.
Un décret.
Une inscription.
Une autorisation.
Dans la vie dâune petite entreprise, la lĂ©gislation peut devenir beaucoup plus matĂ©rielle.
Elle peut dĂ©cider de ce que lâon achĂšte.
De ce que lâon revend.
De la maniÚre dont on organise son activité.
Et parfois mĂȘme du vĂ©hicule sur lequel on sâassoit.
Dans mon cas, la conséquence tient presque de la démonstration expérimentale.
Scooter électrique : je transporte le repas sans pédaler, avec les obligations liées au véhicule motorisé.
VĂ©lo Ă©lectrique : je transporte le mĂȘme repas en pĂ©dalant beaucoup dans les cĂŽtes toulonnaises, dans un cadre beaucoup plus lĂ©ger.
La frontiÚre réglementaire tient donc, entre autres choses, à deux pédales.
Je pourrais mâen agacer.
Jâai prĂ©fĂ©rĂ© chercher un vĂ©lo.
Parce que mon objectif nâest pas dâavoir raison contre lâadministration.
Mon objectif est de travailler.
Et lorsquâun obstacle se prĂ©sente, je cherche le chemin qui permet de le contourner lĂ©galement.
Cela ne signifie pas que lâobstacle cesse dâexister.
Cela signifie simplement que je refuse de rester devant.
Il y a dâailleurs quelque chose dâassez rĂ©vĂ©lateur dans cette histoire.
Face Ă la complexitĂ©, celui qui veut travailler ne choisit pas nĂ©cessairement lâoutil le plus efficace.
Il peut finir par choisir celui qui lui permet dâĂ©viter la complexitĂ©.
Et cette différence a un prix.
Dans mon cas, il faudra peut-ĂȘtre vendre deux vĂ©hicules, accepter la dĂ©cote Ă©ventuelle du scooter, trouver un VAE adaptĂ©, lâacheter, lâĂ©quiper et seulement ensuite commencer Ă produire le revenu pour lequel jâavais achetĂ© le premier vĂ©hicule.
Je serai alors revenue exactement Ă mon projet initial.
Avec quelques démarches, quelques semaines et quelques transactions supplémentaires au compteur.
Mais avec des pédales.
Duchesse note :
« Quand il faut revendre son outil de travail pour pouvoir travailler, le problĂšme nâest peut-ĂȘtre plus tout Ă fait le travailleur. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
Pour simplifier votre activité, merci de commencer par remplacer ce qui fonctionnait.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
IV. LE PRIX CACHĂ DE LA COMPLEXITĂ
Ă ce stade, on pourrait considĂ©rer lâaffaire rĂ©glĂ©e.
Le scooter complique lâactivitĂ© ?
TrĂšs bien.
Je le revends, je revends ma trottinette, jâachĂšte un vĂ©lo Ă©lectrique et je vais travailler.
ProblÚme résolu.
Sauf quâen Ă©conomie, changer de solution nâefface pas le coĂ»t de la premiĂšre.
Jâai achetĂ© mon scooter 1 500 euros.
Je lâai choisi pour travailler.
Je lâai assurĂ©.
Je lâai Ă©quipĂ©.
Jâai achetĂ© le matĂ©riel nĂ©cessaire Ă son utilisation.
Jây ai consacrĂ© du temps, de lâargent et une partie du capital dont je disposais pour lancer mon activitĂ©.
Si je le revends, rien ne garantit que je récupérerai exactement ma mise.
Un véhicule acheté puis revendu peut perdre de la valeur.
Une vente prend du temps.
Pendant ce temps, lâargent investi reste immobilisĂ©.
Puis il faudra acheter le vélo électrique.
Le choisir en fonction de lâautonomie, de la fiabilitĂ©, de la capacitĂ© Ă supporter plusieurs heures de livraison, du transport du matĂ©riel et, accessoirement, de ma capacitĂ© Ă rentrer chez moi avec.
Il faudra Ă©ventuellement lâĂ©quiper.
Et seulement aprÚs tout cela, le nouvel outil pourra commencer à produire ce pour quoi le précédent avait déjà été acheté :
du revenu.
Voilà une dépense qui possÚde une particularité remarquable.
Elle nâapparaĂźtra sur aucune ligne intitulĂ©e :
« Coût de la complexité réglementaire : X euros. »
Elle existe pourtant.
Elle se trouve dans la décote éventuelle du scooter.
Dans le temps consacré à sa revente.
Dans celui consacré à chercher son remplaçant.
Dans lâargent immobilisĂ©.
Dans les équipements achetés deux fois.
Et surtout dans les journĂ©es ou les semaines pendant lesquelles lâactivitĂ© aurait pu produire du chiffre dâaffaires mais ne le fait pas encore.
La complexitĂ© possĂšde donc un coĂ»t Ă©conomique mĂȘme lorsquâelle nâĂ©met aucune facture.
Pour une grande entreprise, ce coĂ»t peut ĂȘtre absorbĂ©.
Il existe des services administratifs.
Des juristes.
Des comptables.
Des salariés chargés des formalités.
Des investissements que lâon peut amortir.
Du chiffre dâaffaires qui continue dâentrer pendant quâun dossier attend sur un bureau.
Ă mon Ă©chelle, le service administratif, le service juridique, le service achats, le service logistique et la future livreuse occupent exactement la mĂȘme chaise.
La mienne.
Et pendant quâelle remplit des formulaires, cherche des informations, revend un vĂ©hicule ou compare des vĂ©los, cette personne accomplit beaucoup de travail.
Simplement, aucun client ne le paie.
Un peu comme quand cette mĂȘme personne produit des articles ou des vidĂ©os satiriques, pourtant dâutilitĂ© publique.
Câest lĂ que la question dĂ©passe lĂ©gĂšrement mon scooter.
Pour quelquâun qui souhaite dĂ©velopper une activitĂ© importante, certaines dĂ©marches peuvent reprĂ©senter un coĂ»t nĂ©cessaire Ă la construction de lâentreprise.
Mais lorsque lâobjectif est beaucoup plus modeste, par exemple gagner quelques centaines dâeuros supplĂ©mentaires chaque mois, le rapport entre le revenu espĂ©rĂ© et le coĂ»t dâentrĂ©e change complĂštement.
Cent euros ne représentent plus un détail.
Une semaine non plus.
Encore moins plusieurs.
Chaque dĂ©pense prĂ©alable repousse le moment oĂč lâactivitĂ© devient rĂ©ellement rentable.
Chaque formalité supplémentaire augmente le seuil à partir duquel il devient intéressant de commencer.
Chaque incertitude ajoute une petite raison de renoncer.
Moi, je ne renonce pas.
Je reporte.
Je change de véhicule.
Mais ce nâest pas parce que jâai trouvĂ© une solution que le problĂšme Ă©conomique disparaĂźt.
Contourner un obstacle a également un coût.
Et celui-ci vient sâajouter Ă une situation dĂ©jĂ assez singuliĂšre.
Au moment oĂč jâĂ©cris ces lignes, jâattends toujours de pouvoir finaliser mon dĂ©marrage administratif.
Jâai créé mon activitĂ©.
Jâai engagĂ© des dĂ©penses.
Jâai achetĂ© un outil de travail.
Je dĂ©couvre que je vais peut-ĂȘtre devoir le remplacer.
Et mon chiffre dâaffaires, lui, possĂšde toujours la remarquable stabilitĂ© de zĂ©ro euro.
On pourrait en rire.
Dâailleurs, je le fais.
Mais derriĂšre lâabsurditĂ© se cache une question beaucoup plus sĂ©rieuse.
Mon scooter ne changera évidemment pas le destin économique de la France.
La revente dâun Yamaha NEOâS ne fera trembler ni Bercy ni les marchĂ©s financiers.
Mon cas est minuscule.
Et câest prĂ©cisĂ©ment ce qui le rend intĂ©ressant.
Car une Ă©conomie nâest pas seulement constituĂ©e de grands groupes, dâinvestissements de plusieurs milliards et de dĂ©cisions prises dans des conseils dâadministration.
Elle est Ă©galement faite dâune multitude de petites dĂ©cisions :
créer une activité ou ne pas la créer,
investir ou attendre,
travailler quelques heures supplĂ©mentaires ou considĂ©rer que cela nâen vaut pas la peine,
acheter un outil,
embaucher quelquâun,
développer une idée,
ou abandonner avant mĂȘme dâavoir commencĂ©.
Pris séparément, chacun de ces renoncements est invisible.
Personne ne comptabilise le chiffre dâaffaires qui nâa jamais existĂ©.
Personne ne mesure lâentreprise qui nâa jamais Ă©tĂ© créée.
Personne nâinscrit dans les statistiques le revenu que quelquâun aurait pu produire sâil avait considĂ©rĂ© que lâeffort en valait encore la peine.
Et câest ici que nous arrivons Ă la derniĂšre question de cet article.
Je suis partie dâune ambition particuliĂšrement rĂ©volutionnaire :
travailler et gagner moi-mĂȘme de lâargent.
Dans le premier volet, jâai dĂ©couvert le prix administratif permettant dâexister.
Dans celui-ci, je dĂ©couvre que la rĂ©glementation peut Ă©galement modifier lâoutil avec lequel il devient raisonnable de travailler.
Il reste maintenant Ă changer dâĂ©chelle.
Car si mon histoire ne reprĂ©sente presque rien dans lâĂ©conomie française, que se passe-t-il lorsque des milliers, puis des millions de dĂ©cisions Ă©conomiques sont soumises Ă leurs propres petites frictions ?
Combien coûtent collectivement les heures perdues, les investissements retardés, les projets abandonnés et les activités qui restent trop petites parce que grandir devient trop compliqué ?
Cette fois, mon expérience personnelle ne suffira plus à répondre.
Il va falloir sortir les chiffres.
Duchesse conclut :
« La rĂ©glementation nâapparaĂźt pas toujours sur les factures. Cela ne signifie pas quâelle ne coĂ»te rien. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
Les dĂ©penses fonctionnent toujours parfaitement. Pour le chiffre dâaffaires, veuillez patienter.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
đș
Puisque deux pĂ©dales peuvent considĂ©rablement simplifier la rĂ©glementation, Duchesse vous propose dâappuyer sur lecture.
đ Rendez-vous ici jeudi. đ
đȘ¶ NOTE FINALE
Cette histoire aurait pu ĂȘtre trĂšs simple.
Je voulais travailler.
Jâai créé mon activitĂ©.
Jâai achetĂ© un vĂ©hicule adaptĂ©.
Je lâai assurĂ©, Ă©quipĂ© et prĂ©parĂ© pour effectuer des livraisons.
Il ne restait, en thĂ©orie, quâĂ livrer.
Mais entre ĂȘtre capable de faire un travail et pouvoir lâexercer dans un cadre rĂ©glementaire adaptĂ©, jâai dĂ©couvert quelques kilomĂštres supplĂ©mentaires.
Mon scooter nâest pas dĂ©fectueux.
Il nâest pas inadaptĂ© Ă la livraison.
Il nâest mĂȘme pas polluant puisquâil est Ă©lectrique.
Il fait exactement ce pour quoi je lâai achetĂ©.
Et pourtant, je vais peut-ĂȘtre le revendre pour acheter un vĂ©lo Ă©lectrique capable dâeffectuer exactement les mĂȘmes trajets avec exactement les mĂȘmes repas.
Deux roues contre deux roues.
Une batterie contre une batterie.
La différence essentielle ?
Deux pédales.
Et suffisamment de rĂ©glementation en moins pour que ces deux pĂ©dales puissent modifier une dĂ©cision dâinvestissement.
Il ne sâagit Ă©videmment pas de prĂ©tendre que toute rĂ©glementation serait inutile.
Le transport professionnel doit ĂȘtre encadrĂ©.
Les vĂ©hicules doivent ĂȘtre assurĂ©s.
Les entreprises doivent ĂȘtre identifiĂ©es.
Les responsabilitĂ©s doivent pouvoir ĂȘtre Ă©tablies.
Les clients, les travailleurs et les tiers doivent ĂȘtre protĂ©gĂ©s.
La question nâest donc pas de savoir sâil faut des rĂšgles.
La question est de savoir si leur accumulation reste proportionnĂ©e Ă lâactivitĂ© quâelles encadrent.
Car une rĂšgle peut ĂȘtre parfaitement explicable prise isolĂ©ment et produire, lorsquâelle rencontre toutes les autres, un rĂ©sultat Ă©conomiquement beaucoup plus Ă©trange.
Dans mon cas, ce rĂ©sultat pourrait ĂȘtre trĂšs concret :
revendre un outil de travail parfaitement fonctionnel pour en acheter un autre afin de rendre plus simple lâexercice du mĂȘme travail.
Je le ferai sâil le faut.
Ce projet mâa dĂ©jĂ appris quelque chose dâutile : lorsquâune porte se ferme, il reste gĂ©nĂ©ralement une fenĂȘtre, un guichet, trois justificatifs et, apparemment, un vĂ©lo.
Mais tout le monde nâa ni le temps, ni lâargent, ni lâenvie de transformer le dĂ©marrage dâune petite activitĂ© en parcours dâorientation rĂ©glementaire.
Certains renoncent.
Dâautres reportent.
Dâautres rĂ©duisent leurs ambitions.
Et certains choisissent probablement le chemin le plus simple sans jamais aller vérifier ce qui se trouve dans les petites lignes.
Ceux-là ne sont pas nécessairement paresseux, incapables ou hostiles au travail.
Ils ont parfois simplement calculé que le revenu espéré ne justifiait plus le prix à payer pour commencer à le produire.
Câest ici que mon scooter cesse de mâintĂ©resser en tant que scooter.
Il devient un exemple.
Minuscule, certes.
Mais un exemple dâune question beaucoup plus vaste.
Dans le premier volet de ce triptyque, je racontais les obstacles rencontrĂ©s avant mĂȘme de pouvoir commencer.
Dans celui-ci, jâai dĂ©couvert quâune fois lâentreprise créée, il fallait encore choisir non seulement lâoutil permettant de travailler, mais celui permettant de travailler sans ajouter une nouvelle entreprise administrative Ă lâentreprise Ă©conomique.
Il reste donc une derniÚre étape.
Prendre un peu de hauteur.
Quitter mon dossier.
Descendre de mon scooter.
Poser le vélo contre un mur.
Et regarder les chiffres.
La France demande rĂ©guliĂšrement davantage de travail, davantage dâactivitĂ©, davantage dâentreprises, davantage de croissance et davantage de recettes.
TrĂšs bien.
Mais avant de demander pourquoi certains ne travaillent pas davantage, une autre question mĂ©rite peut-ĂȘtre dâĂȘtre posĂ©e :
avons-nous rendu suffisamment simple, prévisible et rentable le fait de commencer à travailler ?
Câest celle que nous examinerons dans le troisiĂšme et dernier volet de ce triptyque.
Cette fois, Duchesse ne traversera pas la rue.
Elle va compter ce quâil y a de lâautre cĂŽtĂ©.
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đ Parce que je ne vis ni de croquettes ni dâeau fraĂźche


