L’éléphant sans défenses
Ou comment on fabrique l’impuissance avant de la reprocher
NOTE LIMINAIRE
Ce texte aborde quelques aspects de conditions concrètes d’existence.
Quand on prive durablement un individu de moyens d’agir dans le réel, on ne fragilise pas une personnalité, on organise une impuissance.
Et quand cette impuissance est ensuite reprochée à celui ou celle qui la subit, il ne s’agit plus d’erreur d’appréciation, mais d’un renversement de responsabilité.
L’image de l’éléphant sans défenses n’est pas une métaphore poétique.
C’est une description fonctionnelle qui ne manquera pas de revenir à la mémoire de ceux qui savent ce qu’ils ont prélevé.
I. L’ÉLÉPHANT ET SES DÉFENSES
Les défenses de l’éléphant ne sont ni un ornement, ni un symbole de puissance abstraite.
Elles ont une fonction précise, vitale.
Elles servent à se défendre, à se nourrir, à déplacer des obstacles, à protéger les siens, à interagir avec l’environnement. Elles sont un outil d’action. Sans elles, l’éléphant ne devient pas plus calme, ni plus sage, ni plus inoffensif. Il devient handicapé dans son propre milieu.
Retirer les défenses ne transforme pas la nature de l’animal.
Cela transforme uniquement son rapport au réel.
Il peut toujours vouloir avancer.
Il peut toujours percevoir le danger.
Il peut toujours ressentir la faim, la menace, l’urgence.
Mais il n’a plus les moyens d’y répondre pleinement.
Ce point est essentiel, parce qu’il est souvent travesti.
On parle d’apaisement, d’adaptation, parfois même de protection.
En réalité, on parle de désarmement.
L’éléphant sans défenses n’est pas devenu fragile par nature.
Il a été rendu vulnérable par retrait de moyens.
Et cette vulnérabilité-là n’est ni psychologique, ni morale.
Elle est fonctionnelle.
Duchesse regarde Dumbo :
« La corne sert la défense. L’ivoire condamne. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
Qui sait que le cirque est un jeu de société.
#LesMaximesDeDuchesse 🐾
II. AGIR, DONC S’ESTIMER
L’estime de soi n’est pas un préalable.
Elle n’est ni une disposition intérieure, ni une qualité abstraite que l’on posséderait ou non.
Elle se construit dans l’action.
Agir, ce n’est pas seulement “faire”.
C’est se confronter au réel, prendre des décisions, accepter le risque de l’erreur, mesurer les effets de ses actes, ajuster, recommencer. C’est éprouver sa capacité à transformer, même modestement, ce qui nous entoure.
Sans cette confrontation, l’individu ne peut ni se situer, ni se reconnaître, ni se mesurer.
L’estime de soi naît de cette boucle simple et exigeante: action, effet, responsabilité.
C’est pourquoi priver quelqu’un de moyens concrets d’agir n’atteint pas son moral en premier lieu.
Cela atteint sa possibilité même de s’éprouver comme sujet.
Dire à une personne de “reprendre confiance” tout en l’empêchant d’agir relève du contresens.
On lui demande un résultat sans lui fournir le terrain.
L’absence d’action durablement imposée ne révèle pas un manque.
Elle produit une suspension de l’estime, artificielle, construite, réversible.
Ce qui manque alors n’est pas la volonté.
Ce sont les conditions.
Duchesse pèse ses mots :
« L’estime de soi ne précède pas l’action.
Elle en est la conséquence. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
Qui sait que les bijoutiers ont parfois un intérêt personnel à sous-estimer la valeur réelle.
#LesMaximesDeDuchesse 🐾
III. LA DÉPOSSESSION ET SON VOCABULAIRE
La dépossession n’est pas un état intérieur.
Ce n’est ni une fragilité, ni un défaut, ni une difficulté personnelle.
C’est une situation produite.
Elle commence quand les moyens concrets d’agir sont retirés ou rendus inaccessibles:
emploi réel, stabilité minimale, accès aux ressources, reconnaissance factuelle des actes.
Ce retrait n’a rien d’abstrait. Il est matériel, social, parfois administratif. Toujours structurant.
Mais la dépossession ne s’arrête pas là.
Elle se prolonge dans le langage.
On ne dit pas qu’une personne a été empêchée.
On dit qu’elle a été “sous-estimée”.
On ne dit pas qu’elle a été rabaissée.
On dit qu’elle est “négative”.
On ne dit pas qu’elle a été privée de terrain.
On dit qu’elle “manque de confiance”.
Ces mots ont une fonction précise:
déplacer la cause vers l’individu et neutraliser toute responsabilité extérieure.
Le vocabulaire doux ne soigne rien.
Il anesthésie la violence en la transformant en défaut personnel.
Ainsi, ce qui relève d’un empêchement organisé devient une disposition intime.
La dépossession disparaît du récit.
L’individu, lui, reste seul avec ses effets.
Ce glissement n’est pas une maladresse de langage.
C’est une seconde couche de dépossession, sans valeur juridique ni factuelle.
Duchesse estime :
« Quand le réel est retiré,
les abus de langage servent à le faire oublier. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
L’estimation est gratuite. Mais le joaillier, lui, prend toujours sa commission.
#LesMaximesDeDuchesse 🐾
IV. L’IMPUISSANCE FABRIQUÉE, PUIS REPROCHÉE
La dépossession produit des effets visibles.
Elle ralentit. Elle isole. Elle contraint les trajectoires. Elle limite les choix.
Ces effets sont ensuite observés, commentés, évalués.
Mais au lieu d’interroger les conditions qui les ont rendus possibles, le regard se retourne vers celui qui les subit.
Ce qui a été fabriqué devient un reproche.
On ferme des portes, puis on critique l’immobilité.
On confisque les clés, puis on s’étonne de l’attente.
On retire les défenses, puis on juge l’incapacité à se protéger.
Le renversement est d’une efficacité redoutable.
Il transforme une situation imposée en responsabilité individuelle.
L’impuissance n’est plus la conséquence d’un empêchement.
Elle devient un trait de caractère.
Et toute tentative de la nommer est immédiatement disqualifiée:
trop négatif, trop dur, trop conflictuel, trop précis.
Ce mécanisme permet une chose essentielle:
ne jamais rouvrir les portes, tout en continuant à reprocher ce qui se passe derrière.
Ce n’est pas une erreur de lecture.
C’est un système de justification.
Duchesse mesure :
« On reproche toujours aux corps immobilisés
ce que les portes fermées ont produit. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
À qui il reste de nombreux chats à fouetter.
#LesMaximesDeDuchesse 🐾
V. RENDRE LES DÉFENSES
Rendre les défenses n’est pas un geste symbolique.
Ce n’est ni une concession, ni une faveur, ni un apaisement moral.
C’est une restitution.
Rendre des moyens d’agir, c’est rendre la possibilité de se confronter au réel, de répondre, de choisir, de produire, d’assumer.
C’est rendre la responsabilité là où elle a été retirée.
Contrairement à ce qui est souvent insinué, cela ne crée pas du danger.
Cela met fin à une asymétrie.
Un individu privé de ses moyens n’est pas plus vertueux.
Il est seulement contraint.
Et admirer cette contrainte sous le nom de résilience ou de sagesse relève d’un contresens.
Ce texte ne réclame pas réparation spectaculaire.
Il ne cherche ni revanche, ni réhabilitation morale.
Il rappelle une chose simple:
ce qui a été retiré volontairement ne peut pas être reproché à celui qui en subit l’absence.
Rendre les défenses, ce n’est pas faire surgir la violence.
C’est cesser de la produire à bas bruit.
Duchesse, toujours prête à assumer :
« Restituer n’est pas attaquer.
C’est mettre fin à l’empêchement. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
Qui ne se dérobe jamais.
#LesMaximesDeDuchesse 🐾
NOTE FINALE
Il n’est pas question ici de vengeance, ni de ressentiment, ni de négativité.
On ne rend que ce qui a été donné.
Nommer les mécanismes de dépossession n’est pas un acte hostile, c’est une restitution du réel.
Ce qui a été retiré ne l’a pas été par accident, et ce qui est décrit ne l’est pas par excès.
Rendre visibles les portes fermées, les clés confisquées et les défenses ôtées, ce n’est pas attaquer.
C’est simplement refuser que l’impuissance fabriquée continue d’être présentée comme une faute individuelle.
📢 Abonne-toi pour me suivre, c’est gratuit :
📌 Instagram · 📌 Twitter (X) · 📌 Youtube
👉 Le site officiel de Duchesse


