Les infrastructures Potemkine
Ou quand les équipements existent surtout sur les promotions institutionnelles
🪶 NOTE LIMINAIRE
Il existe une catégorie d’infrastructures particulièrement fascinante.
Celles que l’on rencontre régulièrement dans les publications institutionnelles mais beaucoup plus rarement dans la vie réelle.
Elles sont photographiées.
Elles sont inaugurées.
Elles sont valorisées.
Puis un jour, un usager tente simplement de s’en servir.
C’est généralement à cet instant que commence l’histoire.
La mienne débute un matin d’été, avec une trottinette, une séance d’eau libre et soixante-dix casiers censés apporter davantage de tranquillité aux usagers des plages toulonnaises.
I. LA VILLE IDÉALE
La théorie était pourtant séduisante.
Moins de voiture.
Moins de pollution.
Davantage d’activité physique.
Plutôt que de prendre mon véhicule, j’ai décidé de rejoindre la plage en trottinette pour effectuer mon entraînement en eau libre.
Une fois sur place, il me fallait simplement déposer les quelques affaires qui ne pouvaient pas m’accompagner dans ma bouée : casque, protections, chaussures et accessoires divers.
C’est précisément pour cet usage que les casiers avaient été installés.
Du moins en théorie.
Sur les soixante-dix casiers présents, pas un seul n’était utilisable.
Certains refusaient de s’ouvrir.
D’autres étaient condamnés.
Le seul encore accessible était cassé et ne pouvait plus être refermé.
La mobilité douce venait de rencontrer sa première infrastructure immobile.
Duchesse observe :
« Une politique publique commence souvent par un discours. Elle se termine parfois devant une porte qui ne s’ouvre plus. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
Les collectivités investissent volontiers dans l’inauguration. La confiance des usagers, elle, se construit dans l’entretien.
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II. LE LABYRINTHE
Face au problème, j’ai naturellement utilisé les numéros affichés sur les installations.
Le premier m’a orientée vers un service municipal, qui m’a renvoyée vers la police.
La police municipale disposait apparemment des clés.
Encore fallait-il pouvoir la trouver ouverte.
Lorsque je me suis présentée au poste situé sur la plage, celui-ci n’ouvrait qu’à 11 heures.
À ce stade, le problème n’était plus le casier.
Le problème devenait l’absence de responsable clairement identifiable.
Tout le monde semblait connaître le sujet.
Personne ne semblait en avoir véritablement la charge.
C’est souvent ainsi que vieillissent les infrastructures.
Pas dans un grand scandale.
Dans une lente dilution des responsabilités.
Duchesse note :
« Lorsqu’un problème appartient à tout le monde, il finit souvent par n’appartenir à personne. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
En France ils traitent nos casiers comme ils traitent nos affaires judiciaires. Tant que ce n’est pas les leurs !
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III. LA VIEILLE BOUÉE
La suite de l’histoire est sans doute la plus amusante.
En rentrant chez moi, j’ai regardé une ancienne bouée de nage que j’avais remplacée depuis plusieurs mois.
Décolorée.
Usée.
Fatiguée.
Mais encore capable de flotter.
Je me suis alors surprise à envisager l’impensable.
Transformer cette vieille bouée en consigne flottante afin d’y transporter le matériel que les casiers ne permettent plus de stocker.
Le symbole est presque trop parfait.
Les équipements publics récents ne rendent plus le service attendu.
Une vieille bouée usée reprend du service pour compenser leur absence.
À ce niveau-là, la satire s’écrit pratiquement toute seule.
Duchesse s’épanche :
« Certains équipements vieillissent. D’autres cessent simplement de servir. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
Vieillir n’est pas disparaître. Cesser d’être utile, en revanche, est une autre forme d’effacement.
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📺
Une infrastructure Potemkine est un équipement qui existe encore davantage dans la communication que dans l’usage.
Duchesse revient en vidéo chaque semaine.
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🪶 NOTE FINALE
Au fond, cette histoire ne parle pas de casiers.
Elle parle de l’écart qui existe parfois entre la communication et l’usage.
Un équipement public n’existe pas parce qu’il a été inauguré.
Il n’existe pas davantage parce qu’il figure dans une publication institutionnelle.
Il existe lorsqu’un usager peut réellement s’en servir.
Le jour où ce n’est plus le cas, il rejoint cette étrange catégorie d’infrastructures qui continuent d’exister sur les photographies bien après avoir disparu de la réalité.
La communication est impeccable. Duchesse vérifie simplement si la porte s’ouvre.
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