🪶 NOTE LIMINAIRE
Nous vivons dans une époque formidable.
Une pression du doigt suffit pour commander un repas, regarder un film, acheter une paire de chaussures, appeler une voiture, rencontrer quelqu’un ou faire apparaître sur un écran la vie d’un parfait inconnu.
Le monde est devenu accessible.
Le problème, c’est que certains ont fini par confondre accessibilité et disponibilité.
Et, après avoir pris l’habitude d’obtenir des objets à la demande, ils semblent parfois surpris de découvrir que les êtres humains ne sont pas compris dans l’abonnement.
I. JE VEUX, DONC J’AI DROIT
La société de consommation nous avait déjà habitués à satisfaire rapidement nos envies. Le numérique a simplement retiré les dernières secondes d’attente.
Je veux manger : je commande.
Je veux regarder : je clique.
Je veux acheter : je paie.
Je veux savoir : je cherche.
Je veux voir quelqu’un : j’ouvre son profil.
Tout cela est extraordinairement pratique.
Mais cette mécanique quotidienne installe aussi une étrange habitude : entre le désir et sa satisfaction, il reste de moins en moins d’obstacles.
Or la frustration n’a pas disparu pour autant.
Elle s’est déplacée vers les endroits où le bouton « Acheter maintenant » ne fonctionne toujours pas.
Les autres, notamment.
Un être humain peut refuser. Ne pas répondre. Préférer quelqu’un d’autre. Changer d’avis. Partir. Réussir sans nous. Ne pas nous aimer. Ne pas nous admirer. Ne pas correspondre à ce que nous avions imaginé. Sans avoir à en payer un quelconque prix, à subir des représailles ou à être puni.
Bref, l’être humain présente encore ce défaut de fabrication particulièrement agaçant : il possède une volonté propre.
Et lorsque l’habitude de la satisfaction rencontre la liberté d’autrui, certains ne vivent plus le refus comme une simple contrariété.
Ils le vivent comme une anomalie.
Duchesse observe :
« À force de prendre leurs désirs pour des droits,
certains finissent par prendre les autres pour leurs biens. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
La convoitise n’a jamais fait office de titre de propriété.
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II. LA VITRINE HUMAINE
Les réseaux sociaux et les médias ont ajouté une dimension nouvelle au phénomène.
Nous pouvons désormais regarder quotidiennement des gens que nous ne connaissons pas.
Nous savons où ils voyagent, ce qu’ils mangent, comment ils s’habillent, ce qu’ils pensent parfois, qui ils fréquentent et ce qu’ils accomplissent.
Cette accumulation d’informations produit une illusion particulièrement efficace : l’impression de proximité.
Je te vois souvent, donc j’ai l’impression de te connaître.
J’ai l’impression de te connaître, donc j’interprète ce que tu fais.
Et puisque j’interprète ce que tu fais, je peux finir par oublier un détail légèrement embarrassant :
nous n’avons peut-être jamais eu de relation.
Le paradoxe est magnifique.
Jamais les individus n’ont autant exposé leur existence et jamais il n’a été aussi facile de construire une représentation entièrement fictive de quelqu’un à partir de quelques fragments de sa vie.
Une photographie devient une intention.
Un silence devient un message.
Une publication devient une allusion.
Une absence devient une stratégie.
Un sourire devient une invitation.
Et bientôt, la personne réelle disparaît derrière le personnage que l’observateur a fabriqué.
Duchesse note :
« Les réseaux ont rendu les vies accessibles au regard.
Certains en ont conclu qu’elles étaient disponibles à leurs désirs. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
L’accès au regard ne donne aucun droit d’usage.
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III. QUAND L’IMAGINATION SORT DE CHEZ ELLE
Imaginer n’est évidemment pas un crime.
Nous interprétons tous.
Nous supposons.
Nous projetons.
Nous nous trompons.
Le problème commence lorsque nous cessons de considérer nos interprétations comme des hypothèses et commençons à les traiter comme des faits.
Car une croyance peut rester parfaitement inoffensive tant qu’elle demeure dans la tête de celui qui la produit.
Mais elle change de nature lorsqu’elle commence à déterminer son comportement envers quelqu’un d’autre.
Je crois savoir ce que tu veux.
Je crois comprendre pourquoi tu agis.
Je crois connaître tes intentions.
Alors je commence à agir envers toi en fonction de ce que je crois, plutôt qu’en fonction de ce que je sais.
Puis vient parfois une étape supplémentaire.
Pour continuer à nourrir le scénario, il faut davantage d’informations.
Davantage de signes.
Davantage de réactions.
On cherche alors à provoquer, vérifier, observer, influencer.
Le fantasme, jusque-là intérieur, commence à intervenir dans la réalité extérieure.
Et le jeu devient intrusion.
Duchesse remarque :
« Le fantasme est une liberté tant qu’il reste chez celui qui le fabrique.
Lorsqu’il commence à organiser la vie des autres, il devient ingérence. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
Toute liberté s’arrête à la porte d’autrui.
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IV. FABRIQUER LES PREUVES DE CE QUE L’ON CROIT
Le mécanisme possède ensuite une propriété remarquable : il peut s’autoalimenter.
Supposons que je sois convaincu qu’une personne agit pour une raison particulière.
Je vais naturellement remarquer davantage les comportements compatibles avec mon hypothèse.
Puis les interpréter à travers elle.
Et chaque nouvelle interprétation renforcera ma conviction initiale.
La boucle est parfaite :
je crois → je cherche → j’interprète → ma croyance se renforce.
À ce stade, le réel n’est même plus nécessaire.
Il suffit qu’il fournisse suffisamment de matière première.
Mieux encore : lorsque nos propres interventions provoquent une réaction, nous pouvons utiliser cette réaction comme confirmation.
On pousse quelqu’un.
Il recule.
Et l’on annonce triomphalement :
« Vous voyez bien qu’il voulait reculer. »
C’est confortable.
Le scénario produit lui-même ses preuves.
Duchesse constate :
« Celui qui cherche partout la confirmation de ses croyances finit toujours par trouver quelque chose à interpréter. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
Quand on cherche des preuves, le moindre détail finit témoin.
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V. L’OBSERVATEUR OBSERVÉ
Il existe cependant une petite faiblesse dans ce merveilleux système.
À force d’interpréter quelqu’un, on finit soi-même par devenir prévisible.
Car nos interprétations parlent.
Elles indiquent ce que nous remarquons.
Ce que nous attendons.
Ce que nous espérons.
Ce que nous craignons.
Et surtout, ce que nous sommes prêts à croire.
Dès lors, celui que l’on pensait observer peut comprendre progressivement la grille à travers laquelle on le regarde.
Et éventuellement jouer avec elle.
Un signal ambigu peut être laissé volontairement.
Une attente peut être alimentée.
Une hypothèse supposée peut être testée.
Non pour lire miraculeusement dans les pensées de quelqu’un, mais pour observer la direction dans laquelle il choisira spontanément d’interpréter l’ambiguïté.
C’est là que le jeu devient beaucoup plus amusant.
Celui qui croyait accumuler des renseignements sur l’autre peut soudain découvrir qu’à chaque interprétation, il fournissait lui-même des renseignements.
Car la projection possède cette délicieuse indiscrétion :
elle prétend révéler son objet, mais révèle souvent son auteur.
Duchesse scrute :
« Certains passent tellement de temps à interpréter les autres qu’ils ne remarquent pas qu’ils sont en train de se raconter eux-mêmes. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
C’est une conséquence du Grand Désœuvrement français.
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VI. BIENVENUE DANS MON SCÉNARIO
Nous revenons alors au problème initial.
Une société qui nous donne accès presque instantanément à tout peut finir par nous faire oublier que voir n’est pas posséder, connaître n’est pas imaginer et désirer n’est pas obtenir.
Les êtres humains ne sont pas des contenus.
Ils ne sont pas des personnages secondaires chargés de compléter notre intrigue personnelle.
Ils n’ont aucune obligation de confirmer nos intuitions, de satisfaire nos attentes ou de tenir le rôle que nous leur avons silencieusement attribué.
On peut évidemment rêver.
Supposer.
Fantasmer.
Interpréter.
Mais il existe encore une frontière remarquablement simple entre notre monde intérieur et celui des autres.
Elle porte un vieux nom devenu presque révolutionnaire :
la réalité.
Et la réalité possède cette propriété merveilleusement agaçante : elle n’est pas tenue de collaborer.
Duchesse conclut :
« On peut prendre ses désirs pour des réalités.
Le problème commence lorsqu’on exige des autres qu’ils y habitent. »
— Griffes affûtées dans une patte de velours.
Chacun est libre de bâtir son monde, pas d’y assigner les autres.
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📺
Les scénarios imaginaires n’ont pas de distribution obligatoire.
Duchesse y tient le premier rôle en vidéo chaque semaine.
👉 Rendez-vous ici jeudi. 👈
🪶 NOTE FINALE
Nous avons tellement rapproché le monde de nous que certains ont fini par croire que tout ce qu’ils pouvaient atteindre du regard leur appartenait un peu.
Pourtant, derrière les écrans, les profils, les interprétations et les scénarios restent des individus parfaitement réels, dont l’existence ne constitue ni une promesse, ni une invitation, ni un produit disponible.
On peut prendre ses désirs pour des réalités.
On peut même bâtir autour d’eux un scénario extraordinairement sophistiqué.
Mais lorsqu’on commence à exiger des autres qu’ils viennent y tenir leur rôle, le fantasme cesse d’être seulement ridicule.
Il devient envahissant.
Et parfois, pendant qu’on croit observer le personnage principal, celui-ci a déjà compris l’intrigue.
Il regarde simplement jusqu’où le scénariste compte aller.
Les tribunaux ont parfois ce rôle secondaire mais crucial : ramener le scénariste à la réalité des faits.
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