đȘ¶ NOTE LIMINAIRE
Lâintelligence artificielle va supprimer les graphistes, dĂ©truire les emplois et, si lâon en croit certains dĂ©bats tĂ©lĂ©visĂ©s, exterminer lâhumanitĂ© dans les dix prochaines annĂ©es. Elle serait Ă la fois un outil, une conscience autonome et Terminator avec un abonnement mensuel.
Je suis graphiste professionnelle et jâutilise lâIA. Elle mâaide Ă explorer, produire et corriger, mais elle ne choisit ni le message, ni lâintention, ni le rĂ©sultat final.
Elle ne remplace pas mon métier : elle intervient sous ma direction.
Cet article ne sera donc ni une publicitĂ© pour lâintelligence artificielle ni lâoraison funĂšbre des mĂ©tiers crĂ©atifs. Il sâagira simplement de distinguer ce que la machine produit, ce que la graphiste dĂ©cide et ce que le droit protĂšge rĂ©ellement.
Car si le bouton est dĂ©sormais accessible Ă tous, lâĆil professionnel, lui, ne se tĂ©lĂ©charge toujours pas.
I. LâIA DONT TOUT LE MONDE PARLE ET QUE PEU COMPRENNENT
Lâintelligence artificielle prĂ©sente une particularitĂ© remarquable : plus on lui prĂȘte de pouvoirs, moins on semble tenu de connaĂźtre son fonctionnement.
Sur les plateaux de tĂ©lĂ©vision, elle pense, dĂ©cide, vole, ment, licencie et prĂ©pare parfois lâextermination de lâhumanitĂ©. On parle dâelle comme dâune crĂ©ature autonome, tapie derriĂšre un Ă©cran en attendant de prendre le contrĂŽle. Le prĂ©sentateur pourrait ĂȘtre Terminator que personne ne relĂšverait lâironie : les humains seraient venus demander Ă une machine si les machines allaient les tuer.
Ce spectacle renseigne moins sur les capacitĂ©s rĂ©elles de lâIA que sur le niveau de culture technologique de ceux qui en parlent.
On mĂ©lange allĂšgrement le modĂšle informatique, lâentreprise qui le dĂ©veloppe, les donnĂ©es qui ont servi Ă lâentraĂźner, les personnes qui lâutilisent et les dĂ©cisions politiques ou Ă©conomiques prises autour de lui. Puis on attribue lâensemble Ă une entitĂ© unique appelĂ©e « lâIA », comme si elle disposait dâune volontĂ©, dâun projet de carriĂšre et dâun plan social rangĂ© dans un tiroir.
Une IA gĂ©nĂ©rative ne pense pas comme un ĂȘtre humain. Elle analyse des rĂ©gularitĂ©s dans dâimmenses ensembles de donnĂ©es et produit une rĂ©ponse vraisemblable Ă partir de la demande qui lui est adressĂ©e. Elle peut formuler une explication brillante, commettre une erreur grossiĂšre ou dĂ©fendre avec aplomb une information entiĂšrement fausse.
Elle ne possĂšde ni conscience professionnelle, ni goĂ»t, ni intention Ă©ditoriale. Sa rĂ©ponse doit ĂȘtre comprise, Ă©valuĂ©e et parfois corrigĂ©e par celui qui lâutilise.
Câest pourquoi mes premiĂšres questions ne portaient pas sur le repas quâelle pouvait inventer avec un Ćuf, un vieux chou-fleur et des spaghettis oubliĂ©s au fond du rĂ©frigĂ©rateur. Jâai commencĂ© par lui demander comment elle fonctionnait. Avant de confier certaines tĂąches Ă un outil, jâavais cette manie Ă©trange de vouloir connaĂźtre ses possibilitĂ©s, ses limites et la meilleure maniĂšre de le diriger.
Je dois nĂ©anmoins rendre justice Ă mon rĂ©frigĂ©rateur : lâIA sâen est bien occupĂ©e. Non pour cuisiner ses derniers occupants, mais pour mâaider Ă identifier une panne et Ă la rĂ©parer.
Nous nâavons pas jetĂ© lâappareil. Lâintelligence artificielle nâa donc pas exterminĂ© lâhumanitĂ© ce jour-lĂ ; elle lui a simplement Ă©pargnĂ© un dĂ©chet Ă©lectromĂ©nager supplĂ©mentaire. Câest moins spectaculaire quâune apocalypse annoncĂ©e avant la publicitĂ©, mais sensiblement plus utile.
Cela ne signifie pas que lâIA serait inoffensive par nature. Elle peut faciliter la dĂ©sinformation, reproduire des biais, accĂ©lĂ©rer la surveillance, fragiliser certains mĂ©tiers et concentrer davantage de pouvoir entre les mains de quelques entreprises. Mais ces risques sĂ©rieux mĂ©ritent mieux que des fantasmes de science-fiction. Ils obligent Ă parler des donnĂ©es, des usages, des responsabilitĂ©s et des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques â donc Ă remettre des humains dans la discussion.
Accuser « lâIA » de supprimer des emplois permet justement dâĂ©viter quelques questions embarrassantes. Qui dĂ©cide de remplacer une personne ? Qui choisit dâautomatiser sans accompagner les salariĂ©s ? Qui rĂ©cupĂšre les gains de productivitĂ© ? Qui fixe les rĂšgles ?
La machine ne signe ni les licenciements ni les dividendes. Elle fournit une capacité ; des humains décident de la maniÚre dont elle sera employée.
Dans mon cas, elle ne remplace aucune Ă©quipe. Je nâavais pas les moyens dâen financer une. Elle me permet de dĂ©velopper seule une activitĂ© qui, sans elle, serait restĂ©e beaucoup plus limitĂ©e. Si Duchesse grandit et obtient un jour des financements, je pourrai embaucher.
Ici, lâIA ne dĂ©truit pas une entreprise existante : elle aide une crĂ©atrice indĂ©pendante Ă en faire naĂźtre une.
VoilĂ sans doute ce que les grands rĂ©cits apocalyptiques racontent le moins bien. Entre la recette improvisĂ©e avec les vestiges dâun rĂ©frigĂ©rateur et la fin programmĂ©e de lâespĂšce humaine, il existe un territoire immense : celui des personnes qui apprennent, rĂ©parent, crĂ©ent et entreprennent avec un outil quâelles ont pris le temps de comprendre.
Duchesse observe :
« Ă la tĂ©lĂ©vision, lâintelligence artificielle reste hypothĂ©tique.
Lâignorance humaine, elle, passe en direct. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
Ă quand le droit de vote pour lâIA ?
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
II. MĂME COMMANDE, PAS LE MĂME TRAVAIL
Un particulier et un graphiste peuvent adresser exactement la mĂȘme demande Ă une intelligence artificielle. Ils nâen publieront pas nĂ©cessairement la mĂȘme image.
Le premier regardera si le rĂ©sultat est joli, spectaculaire ou conforme Ă lâidĂ©e gĂ©nĂ©rale quâil avait en tĂȘte. Le second verra immĂ©diatement la hiĂ©rarchie de lâinformation, lâĂ©quilibre des masses, les contrastes, le cadrage, la lisibilitĂ©, les rapports entre les couleurs, la cohĂ©rence des lumiĂšres, les dĂ©fauts anatomiques et lâadĂ©quation avec le public visĂ©.
Ce nâest pas une question de supĂ©rioritĂ© personnelle. Câest le rĂ©sultat dâun apprentissage, dâune pratique et de milliers de dĂ©cisions graphiques accumulĂ©es au fil des annĂ©es.
Un professionnel ne se contente pas de savoir si une image lui plaßt. Il doit comprendre pourquoi elle fonctionne, pourquoi elle échoue et comment la corriger.
Câest cela, lâĆil du graphiste.
LâIA dĂ©mocratise la production visuelle, comme les appareils photographiques automatiques ont dĂ©mocratisĂ© la photographie et les logiciels de mise en page la crĂ©ation de documents. Elle permet Ă chacun dâobtenir rapidement une image sĂ©duisante. Mais elle ne transmet pas avec le fichier les compĂ©tences nĂ©cessaires pour transformer cette image en outil de communication.
Car une affiche nâa pas seulement vocation Ă ĂȘtre belle. Elle doit ĂȘtre comprise. Le regard doit savoir oĂč entrer, quoi lire en premier, quel Ă©lĂ©ment retenir et quelle Ă©motion associer au message. Une image magnifique peut constituer une trĂšs mauvaise affiche si elle Ă©crase le texte, brouille lâinformation ou attire lâattention sur ce qui devrait rester secondaire.
Lâintelligence artificielle ne fait pas disparaĂźtre ces exigences. Elle produit au contraire davantage de propositions quâil faut apprendre Ă Ă©valuer. LĂ oĂč le crayon confrontait le crĂ©ateur Ă la page blanche, lâIA le confronte Ă lâabondance.
Le problĂšme nâest plus seulement de fabriquer une image, mais de reconnaĂźtre laquelle mĂ©rite dâĂȘtre conservĂ©e.
On oppose souvent cette mĂ©thode Ă lâutilisation dâIllustrator, comme si le logiciel reprĂ©sentait la crĂ©ation authentique et lâIA une forme de tricherie. La diffĂ©rence est rĂ©elle, mais elle ne se situe pas lĂ .
Avec Illustrator, je construis directement le visuel. Je trace les formes, rĂšgle les couleurs, positionne les Ă©lĂ©ments et contrĂŽle prĂ©cisĂ©ment le rĂ©sultat. Le logiciel exĂ©cute mes commandes. Avec une IA gĂ©nĂ©rative, je formule une intention et elle mâen propose une interprĂ©tation. Le rĂ©sultat est probabiliste : je peux orienter la production, mais je ne maĂźtrise pas immĂ©diatement chaque dĂ©tail de lâimage.
Dans un cas, je construis. Dans lâautre, je dirige, jâĂ©value et je corrige.
Et dans la pratique professionnelle, les deux mĂ©thodes peuvent se rencontrer. Une image gĂ©nĂ©rĂ©e devient une matiĂšre premiĂšre : elle peut ĂȘtre recadrĂ©e, recomposĂ©e, retouchĂ©e, complĂ©tĂ©e, vectorisĂ©e ou associĂ©e Ă une typographie travaillĂ©e sĂ©parĂ©ment. Certains Ă©lĂ©ments sont supprimĂ©s, dâautres reconstruits.
La génération ne constitue alors ni le commencement de la réflexion ni la fin du travail.
Illustrator lui-mĂȘme nâa dâailleurs jamais Ă©tĂ© un temple inviolĂ© du geste manuel. Vectorisation automatique, filtres, formes prĂ©dĂ©finies, banques dâimages, polices, modĂšles et automatisations ont depuis longtemps rĂ©duit certaines tĂąches dâexĂ©cution. Aucun graphiste sĂ©rieux ne redessine chaque caractĂšre typographique pour prouver sa valeur morale.
Les outils évoluent ; le métier se déplace avec eux.
LâIA pousse simplement la dĂ©lĂ©gation beaucoup plus loin. Elle rend donc encore plus importante la capacitĂ© Ă formuler une intention, Ă maintenir une cohĂ©rence et Ă refuser une proposition sĂ©duisante lorsquâelle dessert le message.
Pour crĂ©er Duchesse, je ne demande pas seulement « une chatte blanche dans une belle image ». Je dois prĂ©server une identitĂ© visuelle : un personnage, un ton, une palette, une mise en scĂšne, et une ligne Ă©ditoriale. Je repĂšre ce qui ne lui ressemble pas, ce qui affaiblit la satire ou ce qui rend le gag trop lourd. LâIA peut produire cent Duchesse. Mon travail consiste notamment Ă savoir laquelle est la bonne â ou pourquoi aucune ne lâest encore.
Le bouton « GĂ©nĂ©rer » nâa donc pas supprimĂ© le mĂ©tier de graphiste. Il a rendu sa partie la plus visible accessible Ă tous : lâapparition de lâimage. Mais le mĂ©tier commence avant cette apparition et se poursuit bien aprĂšs.
Duchesse note :
« Tout le monde peut produire une image.
Encore faut-il savoir laquelle ne pas publier. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
Duchesse, directrice artistique du bouton âSupprimerâ.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
III. CE QUE JE DĂLĂGUE â ET CE QUI RESTE MON MĂTIER
Utiliser une intelligence artificielle dans un processus crĂ©atif ne consiste pas Ă lui remettre les clĂ©s de lâatelier avant de partir boire un cafĂ©. Encore faut-il savoir ce quâon lui confie, ce quâon conserve et Ă quel moment reprendre la main.
Pour Duchesse, je peux lui demander de gĂ©nĂ©rer une scĂšne, dâexplorer plusieurs mises en page, de proposer une expression, de modifier un dĂ©cor ou de corriger un Ă©lĂ©ment dĂ©faillant. Elle accĂ©lĂšre la recherche visuelle et permet dâessayer des pistes que je nâaurais pas toujours le temps de fabriquer entiĂšrement Ă la main.
Cette rapidité change réellement mes possibilités.
Produire chaque semaine des articles, des illustrations et des animations demanderait normalement plusieurs compĂ©tences, beaucoup plus de temps ou un budget dont je ne dispose pas encore. LâIA mâapporte une capacitĂ© dâexĂ©cution immĂ©diatement disponible. Elle ne supprime pas une Ă©quipe : elle permet Ă une activitĂ© sans Ă©quipe dâexister et de se dĂ©velopper.
Mais avant la premiĂšre gĂ©nĂ©ration, le sujet, lâangle, le message et la scĂšne sont dĂ©jĂ les miens.
Je dĂ©cide de ce que lâimage doit raconter, du rĂŽle de chaque personnage et de lâeffet recherchĂ©. Je fournis des rĂ©fĂ©rences, dĂ©finis lâambiance et formule les corrections. Puis je trie, je recadre, je retouche, je supprime et je recommence.
Le rĂ©sultat nâarrive presque jamais terminĂ©. Un personnage change de visage, une main acquiert une vocation indĂ©pendante, un objet apparaĂźt sans invitation ou une expression dĂ©truit entiĂšrement le gag.
LâIA peut aussi produire une image techniquement sĂ©duisante mais Ă©ditorialement fausse. Elle a rĂ©pondu Ă la commande sans comprendre lâintention qui la justifiait.
Câest alors que le mĂ©tier reprend toute sa place.
Je dois identifier ce qui ne fonctionne pas, expliquer la correction et parfois modifier moi-mĂȘme le visuel dans un logiciel dĂ©diĂ© tel que Inkscape. Il mâarrive de reprendre un dĂ©tail dans GIMP, dâassembler plusieurs Ă©lĂ©ments ou de reconstruire ce que la gĂ©nĂ©ration a ratĂ©.
Le prompt ne remplace ni le diagnostic ni la retouche. Il ajoute une nouvelle maniĂšre de commander de la matiĂšre visuelle.
MĂȘme lorsquâelle exĂ©cute correctement ma demande, lâIA ne connaĂźt pas la ligne Ă©ditoriale de Duchesse comme je la connais. Elle ne sait pas spontanĂ©ment jusquâoĂč pousser la satire, quand prĂ©fĂ©rer lâĂ©lĂ©gance Ă la brutalitĂ©, ni quel dĂ©tail rendra la scĂšne rĂ©ellement drĂŽle. Elle ne porte pas lâexpĂ©rience dont naĂźt lâarticle. Elle nâassume pas non plus les consĂ©quences de sa publication.
La matiĂšre de mes crĂ©ations ne vient pas davantage de la machine. Elle naĂźt de mes expĂ©riences personnelles, des situations que jâobserve et des mĂ©canismes sociaux que jây dĂ©cĂšle.
Duchesse transforme ce vĂ©cu en une forme dâanalyse sociologique satirique : elle extrait dâun Ă©vĂ©nement particulier ce quâil rĂ©vĂšle de plus collectif sur le travail, le pouvoir, lâexclusion, la jalousie ou nos contradictions ordinaires.
Lâintelligence artificielle peut mâaider Ă reprĂ©senter cette analyse. Elle ne lâa ni vĂ©cue, ni repĂ©rĂ©e, ni formulĂ©e. Elle ignore pourquoi un dĂ©tail apparemment insignifiant mĂ©rite de devenir le centre dâune scĂšne, ou comment une expĂ©rience intime peut Ă©clairer un comportement social plus large. Elle fournit lâimage ; je lui apporte ce quâil faut regarder â et pourquoi.
La responsabilitĂ© reste humaine parce que la dĂ©cision lâest aussi. Je choisis le sujet, je valide le message et je signe le rĂ©sultat. Si une image est maladroite, incohĂ©rente ou inutilement blessante, je ne pourrai pas sĂ©rieusement expliquer au lecteur que la machine a cliquĂ© toute seule sur « Publier ».
Cette collaboration ne diminue donc pas mon rĂŽle. Elle le dĂ©place vers ce qui a toujours constituĂ© le cĆur du mĂ©tier : concevoir, diriger, arbitrer et garantir la cohĂ©rence du rĂ©sultat.
Certaines tĂąches dâexĂ©cution deviennent plus rapides ; le jugement nĂ©cessaire pour les encadrer devient plus important.
Je ne prĂ©tendrai pas que jâaurais pu rĂ©aliser exactement la mĂȘme chose sans cet outil. Duchesse aurait probablement avancĂ© plus lentement et produit beaucoup moins.
Lâintelligence artificielle mâa donnĂ© accĂšs Ă une puissance de travail que je nâaurais pas pu financer. Le reconnaĂźtre ne retire rien Ă mon travail : encore fallait-il avoir un projet Ă lui confier et savoir quoi faire de ce quâelle produisait.
Si ce projet grandit suffisamment pour recevoir des financements, jâembaucherai. LâIA ne remplacera pas lâĂ©quipe que jâaurais dĂ» employer : elle aura contribuĂ© Ă rendre cette Ă©quipe possible. Elle ne mâa pas permis dâĂ©conomiser sur des salariĂ©s inexistants. Elle mâaide aujourdâhui Ă construire une activitĂ© qui pourra peut-ĂȘtre en rĂ©munĂ©rer demain.
La machine apporte de la puissance. Je lui donne une direction. Et tant quâelle continuera Ă inventer des doigts, dĂ©placer des chaussettes et changer le visage de mes personnages entre deux plans, les professionnels de lâimage peuvent dormir tranquilles : le chĂŽmage technique nâest pas encore pour demain.
Duchesse remarque :
« Lâintelligence artificielle peut produire cent images.
Il lui faut encore un humain pour savoir laquelle porte son histoire. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
Duchesse, fournisseuse officielle du vécu que les machines ne peuvent pas télécharger.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
IV. QUI POSSĂDE QUOI ?
DĂšs que lâon parle dâintelligence artificielle et de crĂ©ation, trois dĂ©bats diffĂ©rents sont gĂ©nĂ©ralement jetĂ©s dans le mĂȘme sac : les Ćuvres utilisĂ©es pour entraĂźner les modĂšles, les droits sur les images gĂ©nĂ©rĂ©es et la responsabilitĂ© de celui qui les publie. On secoue vigoureusement, puis chacun en retire la conclusion qui lâarrange.
Le droit europĂ©en autorise, sous certaines conditions, la fouille de textes et de donnĂ©es sur des contenus accessibles licitement. Pour certains usages, les titulaires peuvent toutefois rĂ©server leurs droits et sâopposer Ă cette exploitation.
Commençons donc par séparer les questions.
LES ĆUVRES UTILISĂES POUR LâENTRAĂNEMENT
Une intelligence artificielle gĂ©nĂ©rative apprend Ă partir dâune quantitĂ© considĂ©rable de textes, dâimages et dâautres contenus. Elle nâest pas censĂ©e conserver une bibliothĂšque dans laquelle elle dĂ©couperait des morceaux dâĆuvres pour les recoller Ă la demande. Elle analyse des rĂ©gularitĂ©s, des formes et des relations statistiques. Cette diffĂ©rence technique nâefface cependant pas la question juridique : encore faut-il savoir quelles Ćuvres ont Ă©tĂ© utilisĂ©es et Ă quelles conditions.
Le rĂšglement europĂ©en sur lâintelligence artificielle impose par ailleurs aux fournisseurs de modĂšles dâIA Ă usage gĂ©nĂ©ral dâadopter une politique de respect du droit dâauteur et de publier un rĂ©sumĂ© suffisamment dĂ©taillĂ© des catĂ©gories et principales sources de contenus utilisĂ©s pour leur entraĂźnement â sans aller jusquâĂ dresser lâinventaire de chaque Ćuvre.
Ces obligations apportent de la transparence, mais elles ne rĂšglent pas magiquement tous les litiges. Elles ne transforment pas tout entraĂźnement en pillage, pas plus quâelles nâaccordent un blanc-seing Ă toutes les entreprises technologiques. Les conditions dâaccĂšs aux Ćuvres, lâexpression dâune opposition, les licences et les usages concrets doivent ĂȘtre examinĂ©s sĂ©parĂ©ment. Le sujet mĂ©rite donc mieux que deux slogans opposĂ©s : « lâIA vole tout » ou « lâIA ne copie rien ».
LâIMAGE GĂNĂRĂE APPARTIENT-ELLE Ă QUELQUâUN ?
En France, le droit dâauteur protĂšge lâauteur dâune Ćuvre de lâesprit dĂšs sa crĂ©ation. Encore faut-il quâexistent une Ćuvre originale et un apport humain permettant dâidentifier un auteur. Le Code de la propriĂ©tĂ© intellectuelle ne confĂšre pas spontanĂ©ment la qualitĂ© dâautrice Ă une machine.
Une image obtenue par une commande trĂšs gĂ©nĂ©rale, puis publiĂ©e sans autre intervention, risque donc dâĂȘtre difficile Ă protĂ©ger par le droit dâauteur. La simple formulation dâun prompt ne suffit pas nĂ©cessairement Ă dĂ©montrer que tous les choix expressifs de lâimage portent lâempreinte de la personnalitĂ© de lâutilisateur.
La situation devient diffĂ©rente lorsque lâhumain conçoit prĂ©cisĂ©ment la scĂšne, organise la composition, impose des rĂ©fĂ©rences, sĂ©lectionne les rĂ©sultats, multiplie les itĂ©rations, combine plusieurs Ă©lĂ©ments et effectue des retouches substantielles.
Ces contributions humaines peuvent ĂȘtre protĂ©gĂ©es si elles sont originales. Mais il serait imprudent dâen dĂ©duire automatiquement que chaque pixel gĂ©nĂ©rĂ© devient, par contagion, une crĂ©ation humaine.
Il faut Ă©galement distinguer le droit dâauteur des conditions contractuelles du service utilisĂ©. Une plateforme peut autoriser lâexploitation commerciale de ses rĂ©sultats sans garantir pour autant quâils bĂ©nĂ©ficieront dâune protection exclusive par le droit dâauteur. Pouvoir utiliser une image et pouvoir interdire Ă tous les autres dâutiliser une image ressemblante ne sont pas exactement la mĂȘme chose.
Dans mon travail, lâIA ne produit pas isolĂ©ment une Ćuvre que je signerais les yeux fermĂ©s. Je conçois la scĂšne, fournis la matiĂšre Ă©ditoriale, dirige les gĂ©nĂ©rations, choisis les Ă©lĂ©ments, Ă©limine les erreurs et finalise le visuel.
Les textes, la composition dĂ©finitive, les retouches et lâidentitĂ© graphique de Duchesse rĂ©sultent de dĂ©cisions humaines identifiables. Conserver les diffĂ©rentes versions, les fichiers de travail et les Ă©tapes de transformation permet dâailleurs de documenter cet apport.
GĂNĂRER NâAUTORISE PAS TOUT
Une image produite par une IA nâest pas placĂ©e hors du droit. Si elle reproduit des Ă©lĂ©ments protĂ©gĂ©s dâune Ćuvre existante, utilise une marque, dĂ©tourne lâimage dâune personne ou crĂ©e une confusion avec une crĂ©ation antĂ©rieure, la mention « gĂ©nĂ©rĂ©e par IA » ne constitue pas un talisman juridique.
Un style gĂ©nĂ©ral nâest pas protĂ©gĂ© comme une Ćuvre dĂ©terminĂ©e. On peut crĂ©er une atmosphĂšre gothique, impressionniste ou rĂ©tro sans obtenir la permission de tous ceux qui lâont dĂ©jĂ fait.
En revanche, demander la reproduction trĂšs proche dâune Ćuvre prĂ©cise, dâun personnage protĂ©gĂ© ou des caractĂ©ristiques reconnaissables dâun artiste vivant soulĂšve des questions autrement plus sĂ©rieuses.
Lâoutil ne porte pas seul la responsabilitĂ© de ce qui est publiĂ©. Celui qui choisit lâimage, lâexploite commercialement et la diffuse doit vĂ©rifier ce quâelle contient. Le caractĂšre probabiliste de la gĂ©nĂ©ration explique lâapparition Ă©ventuelle dâune ressemblance ; il ne dispense pas de la repĂ©rer.
Le droit nâoblige donc pas Ă choisir entre deux fictions : considĂ©rer toute image gĂ©nĂ©rĂ©e comme une contrefaçon ou proclamer que tout appartient automatiquement Ă celui qui a Ă©crit trois lignes dans une fenĂȘtre. Il examine des actes, des apports humains, des ressemblances et des usages.
Dans mon cas, lâintelligence artificielle intervient au milieu dâun processus crĂ©atif dont je reste lâorigine et la destination.
Elle ne mâaccorde aucun droit magique. Elle ne me retire pas davantage ceux qui naissent rĂ©ellement de mon Ă©criture, de mes choix graphiques, de mes retouches et de mon travail de direction artistique.
La technologie est nouvelle. La question fondamentale, elle, ne lâest pas : qui a conçu, qui a choisi, qui a transformĂ© â et qui assume ?
Duchesse conclut :
« La machine peut gĂ©nĂ©rer lâimage.
Elle ne signe ni lâintention ni la responsabilitĂ©. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
Duchesse, propriétaire de ses choix et locataire prudente de ses pixels.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
đș
Terminator a lâĆil rouge mauvais ;
Duchesse, elle, est bon pied, bon Ćil.
đ Rendez-vous ici jeudi pour la vidĂ©o hebdomadaire. đ
đȘ¶ NOTE FINALE
Lâintelligence artificielle ne fait pas disparaĂźtre le mĂ©tier de graphiste. Elle en dĂ©place certains gestes et rend plus visible ce qui en constitue rĂ©ellement la valeur : concevoir, observer, choisir, corriger et donner du sens.
Elle peut produire une image, mais elle ne possĂšde ni mon vĂ©cu, ni ma lecture des situations, ni la ligne Ă©ditoriale qui transforme une expĂ©rience personnelle en satire sociale. Elle augmente mes capacitĂ©s sans devenir lâautrice de mon travail.
La profession devra dĂ©fendre ses droits, documenter ses apports et apprendre Ă maĂźtriser ces nouveaux outils plutĂŽt que les subir. Car lâaccĂšs Ă la gĂ©nĂ©ration dâimages ne supprimera pas le besoin de professionnels. Il multipliera surtout les images parmi lesquelles il faudra savoir reconnaĂźtre celles qui mĂ©ritent dâexister.
Le bouton est devenu accessible Ă tous. LâĆil, lui, ne se tĂ©lĂ©charge toujours pas.
đŸ
đą Abonne-toi :
đ Instagram · đ Twitter (X) · đ Youtube
đ Le site officiel de Duchesse · đ La boutique officielle de Duchesse
đ Parce que je ne vis ni de croquettes ni dâeau fraĂźche


