đȘ¶ NOTE LIMINAIRE
LâubĂ©risation a trouvĂ© sa place dans le grand catalogue des maux contemporains. Ă lâentendre, les plateformes auraient inventĂ© la prĂ©caritĂ©, la dĂ©pendance Ă©conomique et lâincertitude du lendemain en mĂȘme temps que la livraison gĂ©olocalisĂ©e.
Les critiques ne sont pourtant pas toutes infondées. DerriÚre la promesse de liberté se cachent parfois une protection sociale moindre, des revenus variables, une dépendance aux algorithmes et un risque économique largement supporté par celui qui travaille.
Mais Ă force de regarder la plateforme, on finit par oublier de regarder ce qui pousse des milliers de personnes Ă sây inscrire.
Car personne nâexerce son activitĂ© dans le vide. Ces nouveaux modĂšles se sont dĂ©veloppĂ©s au milieu dâun marchĂ© du travail dĂ©jĂ fragmentĂ©, dâemplois prĂ©caires qui existaient bien avant eux et dâun systĂšme qui peine parfois Ă offrir une place Ă ceux qui ne rentrent plus exactement dans ses cases.
Alors peut-ĂȘtre faut-il dĂ©placer lĂ©gĂšrement la question.
Non plus seulement demander ce que lâubĂ©risation fait au travail, mais comprendre pourquoi elle a trouvĂ© autant de travailleurs prĂȘts Ă lâaccepter.
Et si le coupable idĂ©al Ă©tait aussi le symptĂŽme dâun problĂšme beaucoup plus ancien ?
I. LE COUPABLE ĂTAIT DANS NOTRE POCHE
Il faut commencer par rendre Ă lâubĂ©risation ce qui appartient Ă lâubĂ©risation : les critiques dont elle fait lâobjet ne sont pas toutes sorties dâun chapeau syndical.
Le modĂšle des plateformes repose sur une idĂ©e particuliĂšrement sĂ©duisante. Un tĂ©lĂ©phone, une inscription, quelques dĂ©marches administratives et, thĂ©oriquement, chacun peut travailler quand il le souhaite. Pas de supĂ©rieur derriĂšre son Ă©paule, pas de planning affichĂ© dans une salle de repos, pas de demande dâautorisation pour prendre son mercredi aprĂšs-midi. Le travailleur devient indĂ©pendant et son smartphone se transforme en outil de travail.
Sur le papier, la laisse a disparu.
Dans la poche, pourtant, le téléphone vibre.
Car lâindĂ©pendance juridique ne signifie pas nĂ©cessairement lâindĂ©pendance Ă©conomique. Lorsquâune plateforme apporte les clients, organise leur mise en relation, fixe ou influence les conditions de la prestation, prĂ©lĂšve sa commission et utilise ses propres mĂ©canismes de classement, de notation ou dâattribution des commandes, elle occupe une place considĂ©rable dans lâactivitĂ© de celui qui travaille par son intermĂ©diaire.
Le patron nâa pas forcĂ©ment disparu. Il sâest parfois dĂ©matĂ©rialisĂ©.
Cette transformation prĂ©sente mĂȘme un avantage remarquable pour celui qui organise le systĂšme : une partie du risque Ă©conomique change de trottoir.
Le vĂ©hicule appartient au travailleur. Son entretien aussi. Le carburant ou lâĂ©lectricitĂ©, le tĂ©lĂ©phone, lâabonnement, les assurances, lâĂ©quipement, les rĂ©parations et une partie des consĂ©quences dâun accident ou dâune journĂ©e mĂ©diocre lui reviennent. Lorsque lâactivitĂ© ralentit, aucune salle de pause ne lâattend avec un salaire horaire qui continue de tomber. LâindĂ©pendant peut ĂȘtre connectĂ© et disponible sans pour autant ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ©.
La liberté de travailler quand on veut possÚde donc son envers : la possibilité de ne rien gagner quand personne ne veut de vous.
Ă cela sâajoute une particularitĂ© propre Ă cette nouvelle organisation du travail : la relation hiĂ©rarchique devient beaucoup moins visible.
On peut discuter avec un responsable. Contester une dĂ©cision humaine. Identifier celui qui organise un service ou distribue les tĂąches. Face Ă un algorithme, la conversation devient plus exotique. Une course apparaĂźt, une autre disparaĂźt, une notation Ă©volue, un compte peut ĂȘtre soumis Ă certaines restrictions et le travailleur doit parfois comprendre les rĂšgles du jeu en observant simplement ce que lâapplication lui propose.
Le pouvoir nâa donc pas nĂ©cessairement disparu avec le bureau du chef. Il peut seulement avoir changĂ© dâinterface.
Câest prĂ©cisĂ©ment pour cela que les dĂ©bats sur le statut des travailleurs de plateformes sont lĂ©gitimes. DerriĂšre le mot sĂ©duisant dâ« indĂ©pendance » se trouve une question beaucoup plus importante : quelle marge de dĂ©cision reste rĂ©ellement Ă celui qui travaille ?
Pouvoir choisir ses horaires constitue une libertĂ© rĂ©elle. Pouvoir refuser une prestation en est une autre. Fixer ses prix, dĂ©velopper sa propre clientĂšle, choisir ses mĂ©thodes et ne pas dĂ©pendre Ă©conomiquement dâun intermĂ©diaire en sont encore dâautres.
LâindĂ©pendance nâest pas un interrupteur que lâon place sur « oui » ou « non » au moment de remplir un formulaire administratif. Elle se mesure dans la pratique.
Il serait donc absurde de balayer les critiques adressĂ©es aux plateformes sous prĂ©texte quâelles offrent du travail. Un emploi ou une activitĂ© Ă©conomique ne devient pas automatiquement Ă©quitable parce que quelquâun accepte de lâexercer.
Mais reconnaßtre ces problÚmes ne signifie pas davantage que les plateformes les ont tous inventés.
Pour comprendre pourquoi leur modĂšle sâest installĂ© si facilement dans nos tĂ©lĂ©phones, il faut maintenant regarder ceux qui ont volontairement tĂ©lĂ©chargĂ© lâapplication.
Duchesse observe :
« Quand lâalgorithme devient patron, il nâa mĂȘme plus besoin de bureau pour exercer son pouvoir. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
La laisse invisible tient parfois dans une poche.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
II. MAIS POURQUOI MONTENT-ILS TOUS DANS LA VOITURE ?
Si le modĂšle est si imparfait, une question devrait logiquement suivre : pourquoi trouve-t-il autant de travailleurs ?
La rĂ©ponse la plus confortable consiste Ă invoquer la nĂ©cessitĂ©. Les plateformes profiteraient dâune population prĂ©caire qui, faute dâalternative, accepterait des conditions que dâautres refuseraient. Cette rĂ©alitĂ© existe. Mais elle ne suffit pas Ă expliquer lâensemble du phĂ©nomĂšne.
Car les plateformes ont Ă©galement compris quelque chose que le marchĂ© du travail traditionnel semble parfois avoir oubliĂ© : pour travailler, il faut dâabord pouvoir entrer.
Dans beaucoup de mĂ©tiers de plateforme, la porte dâentrĂ©e est relativement simple. Il faut remplir les conditions requises, accomplir les dĂ©marches nĂ©cessaires, disposer du matĂ©riel adaptĂ© et crĂ©er son activitĂ© lorsquâelle doit lâĂȘtre. La procĂ©dure peut ĂȘtre administrative, parfois fastidieuse, mais elle prĂ©sente une particularitĂ© remarquable : elle ne demande gĂ©nĂ©ralement pas au candidat de sĂ©duire un recruteur.
Pas besoin de transformer un trou dans un CV en aventure initiatique. Pas besoin dâexpliquer pourquoi on souhaite reprendre une activitĂ© aprĂšs plusieurs annĂ©es dâinterruption. Pas besoin de dĂ©montrer quâĂ quarante, cinquante ou soixante ans, on possĂšde encore cette mystĂ©rieuse qualitĂ© appelĂ©e « dynamisme ». Pas besoin non plus de rĂ©diger une lettre enthousiaste pour expliquer depuis combien de temps on rĂȘve de transporter un repas entre un restaurant et une porte dâimmeuble.
La plateforme demande surtout : remplissez-vous les conditions pour effectuer la prestation ?
La nuance paraĂźt minuscule. Pour certaines personnes, elle change tout.
Le recrutement traditionnel ne sĂ©lectionne pas uniquement des compĂ©tences. Il sĂ©lectionne aussi des parcours. LâĂąge, lâexpĂ©rience, son absence, une longue pĂ©riode dâinactivitĂ©, les contraintes familiales, la disponibilitĂ©, la mobilitĂ© ou simplement un itinĂ©raire professionnel atypique peuvent devenir autant de filtres avant mĂȘme que le travail ait commencĂ©.
La plateforme, elle, se montre souvent beaucoup moins curieuse de votre biographie.
Cette indiffĂ©rence nâest Ă©videmment pas philanthropique. Elle correspond parfaitement Ă son intĂ©rĂȘt Ă©conomique : plus elle dispose de prestataires potentiels, plus son service peut fonctionner. Mais une motivation intĂ©ressĂ©e peut nĂ©anmoins produire un effet utile. Elle ouvre une porte.
Il existe aussi la question du temps. Tout le monde ne cherche pas nĂ©cessairement trente-cinq heures rĂ©parties selon les besoins dâun employeur. Certains veulent complĂ©ter un revenu. Dâautres reprendre progressivement une activitĂ©, travailler autour dâune organisation familiale, financer un projet, exercer plusieurs mĂ©tiers ou simplement conserver la possibilitĂ© de dĂ©cider quâaujourdâhui ils travailleront deux heures et demain aucune.
Cette souplesse possĂšde une valeur Ă©conomique que lâon sous-estime facilement lorsquâon bĂ©nĂ©ficie dĂ©jĂ dâun emploi compatible avec sa vie.
Bien sĂ»r, la libertĂ© annoncĂ©e peut se heurter Ă la rĂ©alitĂ©. Si les meilleures pĂ©riodes de rĂ©munĂ©ration correspondent prĂ©cisĂ©ment aux heures auxquelles la demande explose, le travailleur reste fortement incitĂ© Ă se connecter Ă certains moments. Ătre libre de travailler quand personne ne commande nâest pas exactement le sommet de lâĂ©mancipation professionnelle.
Mais une libertĂ© imparfaite reste diffĂ©rente dâune absence totale de libertĂ©.
Câest lĂ que le dĂ©bat sur lâubĂ©risation devient moins confortable.
Car considĂ©rer ces travailleurs uniquement comme les victimes dâun systĂšme revient parfois Ă leur retirer une partie de leur capacitĂ© de choix. Certains subissent certainement ce modĂšle. Dâautres lâutilisent. Beaucoup font probablement un peu des deux : ils acceptent ses contraintes parce que ses avantages correspondent, Ă un moment donnĂ©, davantage Ă leur situation que les solutions disponibles ailleurs.
On peut trouver ce choix mauvais. Encore faut-il savoir par rapport Ă quoi.
Un CDI correctement rémunéré, protégé et compatible avec la vie personnelle constitue évidemment un concurrent redoutable à quelques heures passées à attendre une commande sous la pluie.
Mais ce nâest pas toujours lâalternative proposĂ©e.
Lâalternative rĂ©elle peut ĂȘtre un CDD de quelques semaines, un temps partiel imposĂ©, des horaires incompatibles, une succession de candidatures sans rĂ©ponse ou tout simplement le chĂŽmage.
à cet instant, le débat change de nature.
Il ne sâagit plus de comparer lâubĂ©risation au travail idĂ©al.
Il faut la comparer au travail réellement accessible.
Et cette comparaison-là est beaucoup moins pratique pour désigner un coupable unique.
Duchesse note :
« Une porte médiocre reste une porte lorsque toutes les autres sont fermées. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
On critique facilement lâentrĂ©e quand on possĂšde dĂ©jĂ les clĂ©s.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
III. LA PRĂCARITĂ NâA PAS ATTENDU UBER
Ă Ă©couter certains discours sur lâubĂ©risation, on pourrait croire quâavant lâarrivĂ©e des plateformes, le monde du travail ressemblait Ă une longue succession de CDI correctement rĂ©munĂ©rĂ©s, dâaugmentations rĂ©guliĂšres et de pots de dĂ©part avec petits fours.
Puis quelquâun aurait inventĂ© une application.
La prĂ©caritĂ© professionnelle est pourtant beaucoup plus ancienne que lâĂ©conomie des plateformes. CDD courts, missions dâintĂ©rim, temps partiel subi, horaires fractionnĂ©s, sous-traitance, saisonnalitĂ©, pĂ©riodes dâessai successives, chĂŽmage entre deux contrats : le marchĂ© du travail avait dĂ©jĂ dĂ©veloppĂ© une imagination remarquable bien avant que le premier livreur ne fixe un smartphone sur son guidon.
La diffĂ©rence tient peut-ĂȘtre moins Ă lâexistence de lâincertitude quâĂ la maniĂšre dont elle est organisĂ©e.
Dans le salariat prĂ©caire, le travailleur peut bĂ©nĂ©ficier des protections attachĂ©es Ă son statut. CongĂ©s payĂ©s, assurance chĂŽmage sous certaines conditions, couverture en cas dâaccident du travail, cotisations sociales et salaire minimum constituent des diffĂ©rences considĂ©rables. Il serait absurde de prĂ©tendre quâun CDD et une activitĂ© indĂ©pendante sur une plateforme sont deux emballages contenant exactement le mĂȘme produit.
Mais protection ne signifie pas stabilité.
Un contrat de quelques semaines reste un contrat de quelques semaines. Un temps partiel subi ne devient pas confortable parce quâil possĂšde une fiche de paie. Un salariĂ© dont les horaires changent rĂ©guliĂšrement peut parfaitement organiser sa vie autour des besoins de son employeur sans que personne ne parle dâalgorithme. Et celui dont le contrat nâest pas renouvelĂ© dĂ©couvre rapidement que la sĂ©curitĂ© du salariat possĂšde, elle aussi, une date de fin.
Le dĂ©bat devient encore plus intĂ©ressant lorsquâon observe la rĂ©partition du risque.
On reproche Ă juste titre aux plateformes de transfĂ©rer une grande partie du risque Ă©conomique vers leurs travailleurs. Pas de commande, pas de revenu. VĂ©hicule immobilisĂ©, activitĂ© compromise. MatĂ©riel Ă remplacer, dĂ©pense pour lâindĂ©pendant.
Mais le marché du travail traditionnel possÚde lui aussi ses mécanismes de transfert.
Lorsque lâactivitĂ© dâune entreprise varie, on embauche en CDD. On fait appel Ă lâintĂ©rim. On sous-traite. On rĂ©duit les heures. On ne renouvelle pas un contrat. Toutes ces pratiques ont des cadres juridiques diffĂ©rents et certaines sont prĂ©cisĂ©ment conçues pour permettre aux entreprises dâadapter leurs effectifs Ă leurs besoins.
Autrement dit, lâentreprise traditionnelle cherche elle aussi Ă ne pas supporter seule lâincertitude Ă©conomique.
Elle le fait simplement avec des outils auxquels nous sommes tellement habituĂ©s quâils ne produisent plus le mĂȘme effet de nouveautĂ©.
Câest peut-ĂȘtre lĂ lâune des grandes rĂ©ussites symboliques de lâubĂ©risation : elle a rendu spectaculaire une prĂ©caritĂ© qui, ailleurs, Ă©tait devenue ordinaire.
Un livreur attendant une commande sur son scooter constitue une image immédiatement compréhensible. Son incertitude est visible. Elle possÚde un sac, un casque et un logo.
Le salariĂ© qui enchaĂźne les contrats courts, la caissiĂšre qui voudrait davantage dâheures, lâintĂ©rimaire qui attend quâune agence le rappelle ou le candidat qui envoie cinquante CV sans obtenir de rĂ©ponse produisent moins facilement une photographie emblĂ©matique.
Pourtant, derriĂšre ces situations se trouve une question commune : qui supporte lâincertitude lorsque le travail manque ?
Câest pourquoi opposer systĂ©matiquement le salariat protecteur Ă lâindĂ©pendance prĂ©caire produit une photographie trop propre pour ĂȘtre complĂštement fidĂšle Ă la rĂ©alitĂ©.
La vĂ©ritable comparaison ne devrait pas ĂȘtre : « plateforme ou CDI idĂ©al ? »
Elle devrait ĂȘtre : quelles sont les conditions, les protections, les revenus, les contraintes et les possibilitĂ©s rĂ©ellement accessibles Ă une personne donnĂ©e ?
à partir de là , certaines activités de plateforme apparaßtront effectivement mauvaises.
Dâautres pourront constituer une transition, un complĂ©ment ou une solution acceptable.
Et certaines formes de salariat que nous avons appris Ă considĂ©rer comme normales paraĂźtront peut-ĂȘtre soudain beaucoup moins enviables.
Le problĂšme nâest donc pas de savoir si la prĂ©caritĂ© existe dans lâĂ©conomie des plateformes.
Elle existe.
Le problĂšme commence lorsquâon prĂ©tend quâelle y serait nĂ©e.
Car pendant que tout le monde regarde le nouvel accusé, les vieux professionnels du secteur peuvent continuer tranquillement à travailler.
Duchesse observe :
« La prĂ©caritĂ© devient parfois scandaleuse uniquement lorsquâelle change dâuniforme. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
Les vieilles habitudes bĂ©nĂ©ficient rarement dâun gros titre.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
IV. LâĂTAT PROTĂGE. MAIS DE QUOI VIT-ON MARDI ?
Face Ă lâubĂ©risation, lâĂtat a trouvĂ© une position confortable : celle du protecteur.
Il faut protĂ©ger les travailleurs contre la dĂ©pendance Ă©conomique, les rĂ©munĂ©rations insuffisantes, les accidents, les dĂ©cisions opaques des plateformes et les faux indĂ©pendants. Sur le principe, difficile de protester. Un travailleur nâabandonne pas ses droits fondamentaux au moment oĂč il tĂ©lĂ©charge une application.
Le problÚme commence lorsque la protection devient une réponse suffisante à elle seule.
Car protĂ©ger quelquâun contre une mauvaise solution suppose normalement de sâintĂ©resser Ă ce qui lui restera lorsque cette solution aura disparu.
LâĂtat peut rĂ©glementer les plateformes. Il peut leur imposer des obligations, renforcer les droits des travailleurs, lutter contre les abus ou poursuivre les situations dans lesquelles lâindĂ©pendance ressemble furieusement Ă du salariat dĂ©barrassĂ© de certaines de ses obligations.
Il doit mĂȘme le faire lorsque câest nĂ©cessaire.
Mais pendant que juristes, responsables politiques et partenaires sociaux discutent de la forme idéale que devrait prendre le travail de demain, celui qui cherche à payer ses factures possÚde une préoccupation beaucoup moins conceptuelle :
De quoi vit-on mardi ?
Câest ici que la question de lâubĂ©risation cesse dâĂȘtre uniquement juridique pour devenir politique.
Car lâĂtat français ne manque pas de dispositifs destinĂ©s Ă ramener vers lâemploi ceux qui en sont Ă©loignĂ©s. Formations, accompagnements, aides Ă lâembauche, reconversions, contrats spĂ©cifiques, soutien Ă la crĂ©ation dâentreprise : le catalogue est fourni.
Lâexistence dâun dispositif ne garantit pourtant ni un emploi Ă son arrivĂ©e, ni un revenu suffisant, ni mĂȘme quâil corresponde Ă la situation de celui auquel il est destinĂ©.
On peut accompagner quelquâun pendant des mois sans quâun employeur lâembauche.
On peut lui apprendre à rédiger un meilleur CV sans modifier la raison pour laquelle ses candidatures sont écartées.
On peut lui proposer une formation sans quâun poste existe ensuite.
On peut organiser des ateliers pour lui apprendre à chercher du travail alors que son principal problÚme est précisément que personne ne lui en propose.
Lâadministration peut prĂ©parer Ă lâemploi.
Elle ne peut pas obliger un employeur Ă ouvrir sa porte.
Et câest exactement dans cet interstice que les plateformes ont installĂ© leur comptoir.
Elles ne promettent généralement ni carriÚre, ni promotion, ni sécurité à long terme. Elles proposent quelque chose de beaucoup plus rudimentaire : une transaction.
Une prestation est disponible. Vous remplissez les conditions nĂ©cessaires pour lâeffectuer. Vous lâacceptez. Vous ĂȘtes payĂ©.
Ce modĂšle peut ĂȘtre brutal. Il peut produire de nouvelles dĂ©pendances. Il peut nĂ©cessiter des garde-fous sĂ©rieux.
Mais il possĂšde une qualitĂ© redoutable face Ă un systĂšme dâinsertion qui multiplie parfois les Ă©tapes avant le premier euro gagnĂ© : il permet de passer directement Ă lâacte Ă©conomique.
VoilĂ pourquoi le discours politique devient bancal lorsquâil se contente de dĂ©noncer la prĂ©caritĂ© des plateformes.
Si lâon estime quâun livreur, un chauffeur ou nâimporte quel travailleur dĂ©pendant dâune application mĂ©rite mieux, la proposition est parfaitement dĂ©fendable.
Encore faut-il préciser ce que signifie « mieux ».
Un meilleur statut ? TrĂšs bien.
Davantage de droits ? Ăvidemment.
Une rémunération décente et davantage de transparence ? Nécessaire.
Mais si lâamĂ©lioration du modĂšle aboutit Ă rĂ©duire lâaccĂšs Ă ces activitĂ©s sans crĂ©er parallĂšlement dâautres possibilitĂ©s de travail, certains de ceux que lâon voulait protĂ©ger risquent de dĂ©couvrir une forme particuliĂšrement sophistiquĂ©e de progrĂšs social : ĂȘtre mieux protĂ©gĂ© contre un travail quâils nâont dĂ©sormais plus.
Câest tout le paradoxe.
Une politique publique ne peut pas juger uniquement la qualitĂ© thĂ©orique dâun emploi. Elle doit aussi regarder lâexistence des alternatives.
Si une personne choisit une plateforme parce quâelle prĂ©fĂšre sa souplesse, la question de sa protection reste importante.
Si elle la choisit parce quâaucun employeur traditionnel ne veut dâelle, la question devient autrement plus embarrassante.
Car dans ce second cas, lâubĂ©risation nâa pas créé son exclusion du marchĂ© du travail.
Elle lâa trouvĂ©e lĂ .
Elle lâa exploitĂ©e, peut-ĂȘtre.
Mais elle lui a également trouvé une valeur économique.
Câest prĂ©cisĂ©ment ce qui rend le phĂ©nomĂšne si difficile Ă juger avec les catĂ©gories habituelles du bon et du mauvais employeur. Une plateforme peut simultanĂ©ment profiter dâune faiblesse du systĂšme et fournir une solution Ă ceux qui la subissent.
La rĂ©ponse intelligente consiste donc moins Ă choisir son camp quâĂ amĂ©liorer les deux cĂŽtĂ©s de lâĂ©quation : protĂ©ger rĂ©ellement les travailleurs des plateformes et rendre les alternatives suffisamment accessibles pour quâils puissent vĂ©ritablement choisir.
Car une liberté professionnelle ne se mesure pas au nombre de protections écrites dans un texte.
Elle se mesure aussi au nombre de portes que lâon peut rĂ©ellement ouvrir.
Et avant de retirer une mauvaise option Ă quelquâun au nom de son intĂ©rĂȘt, il serait peut-ĂȘtre prudent de vĂ©rifier quâune meilleure lâattend derriĂšre.
Duchesse conclut :
« Interdire une mauvaise bouĂ©e ne sauve personne tant quâon nâen lance pas une meilleure. »
â Griffes affĂ»tĂ©es dans une patte de velours.
Sur la rive, les conseils de natation coûtent toujours moins cher.
#LesMaximesDeDuchesse đŸ
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Parfois les sauveurs arrivent quand il nây a plus rien Ă sauver.
Duchesse préfÚre tenir sa ligne éditoriale en vidéo chaque semaine, au sauvetage de clowns.
đ Rendez-vous ici jeudi. đ
đȘ¶ NOTE FINALE
LâubĂ©risation mĂ©rite dâĂȘtre critiquĂ©e. Ses dĂ©rives doivent ĂȘtre encadrĂ©es, ses travailleurs protĂ©gĂ©s et la rĂ©alitĂ© de leur indĂ©pendance examinĂ©e autrement quâĂ travers la case cochĂ©e sur un formulaire.
Mais en faire le coupable idĂ©al permet surtout dâĂ©viter une question beaucoup plus embarrassante : pourquoi ce modĂšle a-t-il trouvĂ© autant de place ?
Les plateformes nâont inventĂ© ni la prĂ©caritĂ©, ni les contrats courts, ni le chĂŽmage, ni les difficultĂ©s de retour Ă lâemploi, ni les parcours professionnels qui ne rentrent plus dans les cases. Elles se sont installĂ©es dans leurs interstices et ont transformĂ© ces failles en marchĂ©.
Câest prĂ©cisĂ©ment ce qui doit nous intĂ©resser.
On peut amĂ©liorer les droits des travailleurs de plateformes sans prĂ©tendre quâils seraient nĂ©cessairement mieux lotis si ces plateformes nâexistaient pas. On peut dĂ©fendre le salariat sans idĂ©aliser sa rĂ©alitĂ©. Et lâon peut demander davantage aux entreprises numĂ©riques sans dispenser lâĂtat dâexaminer les insuffisances du systĂšme dans lequel elles prospĂšrent.
La vĂ©ritable libertĂ© ne consiste probablement ni Ă dĂ©pendre entiĂšrement dâun employeur, ni Ă dĂ©pendre entiĂšrement dâun algorithme.
Elle consiste Ă disposer de suffisamment dâoptions pour pouvoir en refuser une.
Alors avant de cĂ©lĂ©brer la disparition Ă©ventuelle dâun modĂšle jugĂ© indigne, une derniĂšre question mĂ©rite dâĂȘtre posĂ©e :
Si demain les plateformes disparaissaient, combien de leurs travailleurs retrouveraient réellement un meilleur emploi⊠et combien se retrouveraient simplement sans travail ?
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